Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 29 avril 2010 dans Rue linière


c'est à peine quelques heures après avoir appris que tu ne viendrais pas que j'ai pris cette photo en pensant "quelle ironie".
Pendant quelques jours, le ciel bleu de B. comme tant d'autres a été privé des jolies traces blanches que les avions y dessinent comme sur une ardoise magique.
Jeudi dernier, le ballet aérien avait repris et, soulagées, nous n'avions pas pensé qu'un événement autrement plus attristant que l'éruption d'un volcan viendrait bouleverser nos plans.
Il y a vingt-cinq ans, le ciel était aussi bleu en Belgique et les avions y traçaient aussi des lignes droites que mon grand-père, devenu aphasique, nous désignait sans se lasser comme si elles pouvaient nous dire ce que lui ne pouvait plus.
A notre départ, cependant, c'est en direction de notre voiture qu'il a tendu le bras et, dans son galimatias de mots, il y avait celui-là : "la petite".
Il savait sans doute aussi bien que moi qu'on ne se reverrait pas.
J'avais quatorze ans mais la petite, c'était moi.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 29 avril 2010 dans Rue Meyrueis

ils sont revenus, en bande, comme ils étaient partis. Je lève les yeux de mes pieds douloureux, meurtris par les sandales fraîchement déballées, portées avec candeur une journée entière en feignant d'ignorer les pliures du cuir contre la chair nouvellement nue. S'agit-il bien des étourneaux, qui on retrouvé le chemin du retour, et volent en vague, en ligne brisée, en mouvement chaotique, mais contrôlé, dans un enthousiasme collectif ? La grue de l'automne, où ils s'étaient rassemblés est toujours là. Ils avaient prolongé la réunion d'avant voyage assez longtemps pour qu'on s'extasie, ils avaient recouvert la grue, bruyants, ils avaient sonné le glas des jours chauds. Cela nous avait paru prématuré, nous portions encore des vêtements légers.
La grue est encore là, l'immeuble a poussé. Je les observe de mon nouveau point de vue, trois étages plus haut. Je me demande si c'est bien eux.
Je me rappelle cette émission d'un autre printemps : étions-nous les seules à l'avoir écoutée? Etait-ce un poisson d'avril? Je n'ai jamais pu la retrouver. J'avais soulevé le problème de l'atterrissage, et du repos, et tu avais de ton côté imaginé une reproduction acrobatique, des œufs pondus en plein vol. Je me souviens que l'on s'était mutuellement demandées de valider cette étrange information, que personne n'a pu me confirmer : les étourneaux n'auraient donc pas de pattes?

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 22 avril 2010 dans Rue linière


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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 22 avril 2010 dans Rue Meyrueis


après un long week-end qui s'est achevé hier -ne suis-je pas chanceuse-, j'ai dû retrouver mes marques. Le carré de soleil était toujours là, au bureau, heureusement, et s'il parlait d'air doux et de bancs idéalement situé, il a, comme toujours été le garant d'une journée laborieuse. Bien sûr, il faut commencer par se refondre sur le siège, et retrouver la direction laissée en suspens dans les pages ouvertes. Bien sûr il faut changer l'eau et ressortir des petits sacs nomades les crayons fétiches. Mais les pieds qui commencent à chauffer ne bougeront plus, et le piège se referme ainsi. Les heures s'écoulent selon la courbe des rayons.
Je ne vais pas t'énumérer la liste des choses entendues pendant ce temps à la radio et notées parfois, celles vues, tentées, réussies, ni la liste de celles qui restent en suspens ensuite dans les pages ouvertes. Mais la reprise n'a pas été mauvaise.
Si bien qu'après avoir réclamé le silence et le calme, ma journée de travail, je peux retourner, déjà - je suis vraiment veinarde- à un programme de vacances. Baigner dans un grand carré de soleil et ne plus regarder l'heure. Pour mieux me confiner ensuite, les poches pleines et la tête neuve, dans les limites du petit territoire chauffé à blanc.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 15 avril 2010 dans Rue Meyrueis


dans la file de voitures arrêtées moteur coupé, il n'y a eu aucun débordement d'impatience ou de colère. A gauche la mer, à droite, un vague terrain, encore vierge, entre parking et camps de mobilhomes. On n'avançait plus et rétrospectivement, ça a été bien de ne pas savoir au moment où nous avons commencé à attendre et à guetter des signes que ça allait durer deux heures. Les ourses à l'arrière redécouvraient la voiture qui leur semblait d'un seul coup très attrayante. Ouverture de la boîte à gants, recherche de bonbons, limage d'ongles (à la place des bonbons il y a une grappe de petites lames rouges neuves), recherche de station de radio, mime de conduite. Puis jeux de ballon dans le terrain vague, marche le long de la route pour voir jusqu'où rien ne se passe.
La fille devant ne bougeait absolument pas, elle avait le coude sur l'appui-tête passager, les gens derrière se bécotaient et mangeaient des pommes, les gens qui nous dépassaient en vélo avaient presque tous des casques ; les gens sortaient de leur voiture, se rassemblaient pour échanger des explications, le petit couple en décapotable portait des lunettes Ray Ban forme pilote. J'ai changé de place et décidé de conduire, quelle ironie, si la file se mettait à frémir.
Ce n'est qu'au bout d'un long moment que j'ai pensé au carnet et à la petite trousse rangés avec le roman de plage. Je suis sorti les récupérer dans le coffre, me suis installée et ai sorti le stylo, ouvert le carnet. C'est au moment où j'ajustais la mine, déclenchant ainsi une des lois les plus imparables de l'univers à l'affût, que les voitures se sont remises en marche.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 15 avril 2010 dans Rue linière


traverser la place du jeu de balle vers deux heures, alors que le soleil a soudain déserté les terrasses et que s'est levé un vent inconfortable, que seuls s'attardent les moins frileux -les autres s'étant regroupés en bande pour un brunch sans limite- et que les marchands remballent... C'est pouvoir fouiller dans un amas de vieux papiers qui, quelques quarts d'heure auparavant, étaient encore payants...
J'ai toujours en tête "j'en ferai bien quelque chose" quand je dépose une nouvelle pile de ces trouvailles chez moi.
Reçus de location de coffre fort, manuel de soins aux malades à destination des infirmières, actes notariés d'une succession, menus de communion... Je ne suis pas sûre que toutes ces traces d'autres vies que la mienne me soient indispensables mais, sur le moment, il me semble inconcevable de les abandonner aux éboueurs !
Je suis sûre, en revanche, de ne pas réaliser les recettes que contient un livret de cuisine à base de margarine Solo mais, comme les manuels de savoir vivre des années 60 qui expliquent comment recevoir le patron de son mari ou comment se comporter avec les gens de maison, ces recettes sont pleines d'enseignement sur une époque qui me semble remonter bien au-delà du siècle dernier...
Puisque nous sommes au printemps, ce sont les menus "pour les jours clairs" qui s'imposent et si tu ne sais pas que cuisiner aujourd'hui, je te soumets les propositions du jeudi :
Menu simple : coeur de veau sauté et purée de pommes de terre.
Menu bourgeois : potage aurore, coeur de veau farci, nègre blanc.
Te préciser que la farce du coeur de veau est de la chair à saucisse et que, une fois que le coeur est empli, on l'entoure d'une petite bande de lard suffira, à mon avis, à te mettre en appétit !
Quant aux illustrations, elles te donneraient envie, elles aussi : les plats sont photographiés dans un noir et blanc imprécis puis la photo est détourée et présentée sur un aplat de couleur, rouge ou verte.
Si, lors de ta visite, le vent se met à souffler aussi fort et aussi froid sur le marché, nous pourrons aller bruncher au café. A moins que la lecture du menu bourgeois d'un dimanche d'hiver nous réchauffe suffisamment :
Potage diplomate, croque-monsieur, gigot de mouton, flageolets à la crème-pommes mignonettes et flan de pommes à l'autrichienne.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 8 avril 2010 dans Rue linière

s'il m'arrive de rentrer à la linière le ventre vide, ce n'est jamais le cas de mon appareil photo !
Les premiers jours, les mains couvertes de laine, les bras chargés de mes sacs, il m'est arrivé de passer à côté des façades, des lézardes, des couleurs écaillées en pensant que la ville saurait m'attendre, que Bruxelles n'était pas Tokyo où tout disparaissait et où ce qui n'était pas vu était perdu.
Très vite, je suis sortie plus légère mais jamais sans mon appareil.
J'entendais Doisneau, tout à l'heure, qui disait à la radio que ses photos étaient le fruit de l'attente, qu'il fallait savoir être immobile. Et je me suis rendue compte que c'était rarement mon cas : mes foulées sont longues sur les pavés et même quand je ne sais pas où je vais, je me dépêche d'y aller !
Comme si mes yeux avaient besoin de ce rythme-là, de ce mouvement pour voir ce qui me donne des raisons de m'arrêter.
Récemment, je me suis demandée si ça n'allait pas s'épuiser : si la ville ne cesserait pas de m'offrir tant de choses à voir, un jour...
Mais non ! Forcément non ! Même dans les rues que j'emprunte le plus souvent, des surprises m'attendent tous les jours. Et, l'autre fois, c'était une deux-chevaux d'un rose aussi hallucinant que celui d'un éléphant !
Mais le jour de la souris, vraiment, j'ai pensé que mes yeux étaient bioniques...

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 8 avril 2010 dans Rue Meyrueis


il fut un temps, celui de la très jeune jeunesse sans doute, les joues rebondies et l'œil naïf, où j'attirais systématiquement les regards les approches et les conversations inopinées. Où que je sois, j'étais certaine d'attirer comme un aimant l'esseulé, le dérangé, la pleureuse, l'aviné, le qui-cherche-des-noises, la folle. Forte de cette conviction, cela ne manquait jamais, et dans la foule, le pauvre hère trouvait le chemin qui le menait à moi les yeux fermés. Je m'en plaignais, puisqu'évidemment, je ne savais jamais comment m'échapper ensuite - et j'ai encore un peu ce penchant navrant d'écouter quiconque me parle avec patience et sans aucune répartie, quand pourtant j'ai autre chose à faire, une envie de détaler ou une très bonne excuse à servir. Une tendance nouille à attendre que l'autre ait fini pour en placer une.
Comme tous les petits tracas des gens timides s'éliminent, hélas!, doucement, sur la pointe des pieds, je ne m'en suis pas immédiatement rendue compte. La flèche "disponible à toutes les singeries" a dû simplement cesser de clignoter au-dessus de ma tête, un jour, il y a déjà un moment.

Faut il vraiment se réjouir - encore qu'il y ait des résistances ça et là -, de l'érosion de tout signe de sympathie?

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 1 avril 2010 dans Rue Meyrueis


il y a des détails qui apparaissent, ça et là, des détails tout droit venus de la Grande Ville. Des petits riens, des allures, des coupes, des casques sur les oreilles, des formes de robes, des faux ongles façon miniature de fresque, des caches tétons pour les hauts moulants. Rien de très frappant ni de très typique, mais quelque chose qui ressemble à du déjà vu.
Il y a des remarques, des réflexions et des flash back ; des Fantômettes ressurgissant du passé pour délecter mes enfants, des anecdotes revues et corrigées par le recul des années. Il y a des souvenirs qui prennent sens.
Il y a aussi le vent qui rend fou, qui décharge des bourrasques à faire trembler le balcon, des conversations de palier passionnantes auxquelles, parce qu'elles sont rares, je me délecte de prendre part. Des "Vous vous rendez compte?!", des "mais les gens sont incroyables!" et des remarques sur les fonctionnaires. Des jugements hâtifs et un peu dégoutants, des attitudes stéréotypées, que je pensais révolues.
Il y a trop de jours à la maison, trop de jours au travail - ce qui est la même chose. Il y a tant de jours nouveaux qui ne ressemblent à aucun autre et qui pourtant finissent par se perdre faute de repères significatifs.
Il y a enfin, ce mal de crâne typique de la saison, qui me dérange les oreilles et me fait perdre l'équilibre, comme si j'étais ivre, comme si je marchais la tête en bas sans pourtant m'en rendre compte, comme quand le réveil lent joue aux devinettes parce que d'un seul coup la chambre dans la pénombre ressemble à mille endroits à la fois.
Un peu comme si je voyageais dans le temps.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 1 avril 2010 dans Rue linière


le thé faisait des volutes, des ronds de fumée comme certains en font avec leur cigarette.
Le temps d'emplir à nouveau la tasse, j'ai retourné le livre sur la table. Je ne le fais qu'avec mes livres et j'ai hésité un instant... Mais si : ce livre est maintenant à moi, même s'il contient les traces d'une lecture précédant la mienne.
Ça m'a rappelé Tokyo : quand j'achetais des livres dont les mots soulignés avaient été cherchés dans le dictionnaire. Parfois même, ils étaient traduits en kanjis.
"nacre", "graillon", "la respiration désire les étincelles"...
Et comme dans les livres du Japon, ces traits de crayon ont disparu avant la fin du premier tiers du roman. Comme si la lecture, la patience ou le désir de comprendre s'étaient épuisés.
Pour ne pas perdre ma page en chemin, j'avais glissé une carte trouvée aux petits riens. Mais comme cette carte, je te l'ai envoyée, j'ai mis à la place une photo noir&blanc trouvée chez moi. Dans un livre de 500 pages qu'on voit en train de s'écrire, j'ai pensé que ma photo d'une Remington était particulièrement adaptée.
Page 28, j'ai noté le parfum du thé -St James-, le nom du morceau qui passait -I put a spell on you-, page 215 c'était une autre ambiance -english breakfast, Walk on the wilde side- j'ai corné quelques pages, souligné des passages.
Toi aussi, es-tu parfois tentée de voir dans les livres des oracles ?
Pourtant, samedi, à la librairie, l'homme aux cheveux blancs nous a conseillé de ne pas chercher de réponses dans les romans.
Mais plutôt d'y trouver une autre manière de poser nos questions.

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