même si on n'a pas de théorie sur les prénoms, je trouve qu'il est difficile de les entendre en les dénuant de toute connotation. Ils disent souvent une époque et parfois un milieu socio-professionnel en plus de nous rappeler des filles de notre classe de CM1 ou un voisin des années quatre-vingt-dix.
Il m'arrive, en ce moment, d'avoir rendez-vous avec des personnes dont j'ignore tout sauf le nom.
Mais, bien plus souvent, je discute avec des gens que je quitte sans connaître le leur.

Après avoir écourté mon prénom pendant trois ans, je l'utilise à nouveau sous sa forme longue. Je ne sais pas ce que les gens y entendent mais moi, je le dis encore comme s'il n'était pas réellement le mien, comme s'il était d'emprunt.
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 25 mars 2010 dans Rue linière
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 25 mars 2010 dans Rue Meyrueis

j'ai découvert cette semaine l'ampleur de ma paresse. J'ai découvert une immensité le nez en l'air, au vent, bien inspiré. La place de la honte qui a dû partir tourmenter quelqu'un d'autre était encore tiède. J'ai presque eu envie de crier "ma paresse est mon talent", mais il ne fallait pas non plus que j'exagère. Même si sans elle, point de rêverie éveillée, de procrastination, et encore moins d'énergie dans la dernière minute.
Et pendant ce temps les hémisphères ont tourné tant et si bien que nous voici à nouveau au début. Tout va recommencer. La lumière qui fait mal, le soleil qui pique la peau, la nuque douloureuse. Les débuts sont toujours maladroits. Mais tout paraît neuf et engageant, éblouissant. Encore une révolution.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 18 mars 2010 dans Rue linière

passée la frontière, j'ai fait s'afficher sur l'autoradio la fréquence de ma station habituelle et j'ai découvert la programmation du samedi matin.
Car même depuis que je vis à nouveau sur le même fuseau horaire, je n'écoute rien en direct et les émissions continuent à n'être jamais reliées à un jour ou un horaire de diffusion.
J'entends ainsi parler à la mi-mars d'expositions ayant débuté en février, de films disparus des affiches ou des pronostics concernant le taux d'abstention aux prochaines élections trois jours après leur déroulement. Peut-être aurai-je connaissance des résultats dans le courant du mois prochain. Non seulement il n'y a aucune urgence mais, en plus, je n'y accorde pas d'importance.
Le mot actualité a beaucoup perdu de sa signification.
Plus encore maintenant que mon ordinateur ne m'approvisionne plus en podcasts qu'avec une très grande parcimonie comme s'il effectuait un nouveau tri à l'intérieur de ma sélection initiale. Et comme il s'essouffle trop vite pour que je puisse écouter ce que JE choisis sur les sites des radios, je finis par oublier l'existence de certaines émissions.
Tu m'écrivais, alors que je m'extasiais sur la précision du thermostat de mon appartement : "bienvenue dans le monde de l'isolation !".
Et pour la musique, c'est ça aussi : les cordes baroques résonnent sans que je craigne d'importuner mes voisins.
De ce qui agite le monde extérieur, je ne perçois incidemment que quelques rumeurs et j'oublierai bientôt le nom de la femme du président.
C'est un monde de l'isolation mais on n'y souffre pas d'isolement. D'ailleurs, tu le sais autant que moi : nous vivons dans le même.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 18 mars 2010 dans Rue Meyrueis

sur le parvis de l'église nous nous chauffons au soleil. Dans notre dos, un siffleur se laisse gagner par sa mélodie, et l'enfle, en boucle, de plus en plus passionné, et vibre même sur certaines notes. J'ai du mal à lire. Une voix de femme vide son sac au téléphone. Pourtant ma revue est bien. Les passants ont quasiment tous des enfants, au bras, en kangourou, en poussette, en ligne de mire ; le mur faisant face au parvis renvoie en un écho formidable la moindre de leurs paroles. J'étais comme ça moi aussi avec mes bébés? Grande Ourse s'interrompt deux fois et se retourne pour voir d'où vient le bruit. Mais à part deux interruptions, elle lit tranquillement, puis se met à écrire son journal intime.
J'aimais bien les livres "dont vous êtes le héro". Le principe m'alléchait. Or à la lecture, ça devenait nettement moins passionnant, je n'avais pas du tout l'impression d'être l'héroïne de quoi que ce soit. Au milieu des calculs et des hasards du jeu, puisqu'il fallait parfois se munir d'un dé, je me perdais et ne voyais pas du tout où on allait enfin me parler de moi, où j'allais finir par intervenir. Et puis je ne prenais jamais les bonnes décisions. Les féminins que je parcours en quête de photos de mode inspiratrices me plongent dans la même perplexité. Les rédactrices croient-elles vraiment ce qu'elles écrivent? La forme de narquoiserie chic, le "on" universel, mégalo, fraternel et fédérateur me donne envie de changer de sexe quand je m'aperçois qu'elles parlent pour moi.
L'ombre descend sur le parvis, nous descendons de quelques marches. Certains passants ont déjà ressorti leurs tongs, c'est déplaisant. Nous croquons nos pommes. Et puis les cloches sonnent ; nous partons.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 11 mars 2010 dans Rue linière

qu'est-ce qui a changé, en somme ?
Je bois du thé dans un lieu qui surplombe la ville et, par les baies vitrées, je regarde les gens travailler, de l'autre côté de la rue.
La dame à son bureau, encombré de livres tout autant que de soleil, est immobile.
Elle se dégourdira les jambes à la pause de midi. Elle rejoindra une amie au café du coin dont elle apprécie les sandwichs. Ou bien a-t-elle proposé à sa fille de manger avec elle aujourd'hui. Elles commanderont le plat du jour et ne sauront résister à la tarte aux pommes croustillante après avoir pourtant dit qu'elles n'avaient plus faim.
Qu'est-ce qui a changé, en somme ?
Les conversations qui m'entourent ne sont pas françaises et j'ignore pourquoi ces gens s'esclaffent. La plupart d'entre eux portent un badge. Parce qu'ils sont employés, ils payent encore moins cher que moi et, dans la file d'attente de la cafet' où ils poussent leur plateau, ils échangent des propos qu'à défaut de comprendre, je pourrais deviner : moi aussi, j'ai connu les compte-rendus de week-end, les commentaires à propos du programme télé ou du menu du jour... N'est-ce pas partout la même chose ?
Qu'est-ce qui a changé, en somme ?
Je regarde toujours les gens manger. Ce n'est pas encore l'heure de la soupe aux chicons servie avec un pistolet de pain blanc mais plutôt celle de la pause café. La tasse est assez grande pour y tremper une couque nature ou aux raisins.
A la table voisine, une dame corrige des copies sans jamais relever la tête. Auparavant, elle a déballé une banane et quelques tranches de pain auxquelles elle n'a pas encore touché.
Au rayon emballage du Delhaize, j'ai vu des sacs du type congélation conçus pour y conserver les tartines. C'est écrit dessus : "format spécial tartines".
Je ne peux pas te dire à quel point cette découverte m'a ravie !
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 11 mars 2010 dans Rue Meyrueis

J'y ai pensé alors que les fillottes paysageaient leur purée.
Les assiettes à jamais infinies n'éclipsaient ni le rouge des pommettes ni les bouteilles d'eau sur la table ni les mains sur les couverts, ni les bouches pleines, ni les yeux albinos du flash. Tous les visages se tournaient vers l'objectif, avec candeur, concernés et conscients de participer au reportage pour la postérité et les petits-enfants. Il y en avait des albums entiers, et cette manie avait contaminé toute une génération. Le prétexte, si je me souviens bien, était de saisir en un clic tous les visages, l'assemblée en cercle fraternel, les humeurs conviviales et le plat de fête, les aspics, sur la nappe à fleurs.
Et puis ensuite, plus tard, ça m'avait provoqué une vertigineuse sensation de déjà vu, quand je pénétrais à mon tour sur la photo de banquet, que je n'avais vécu jusque là que par procuration sur des photos jaunies où mes parents étaient minces et démodés. Ça m'avait donné un coup de vieux et une drôle d'impression de chausser la même pose à leur suite, de bonne grâce, accomplissant un rite peut être, en frémissant de fascination pour ce procédé qui me faisait passer de l'autre côté. Je demeurais à mon tour la fourchette suspendue, l'œil enjoué.
C'était devenu un défi - dans une envie de rébellion, fixer l'objectif et ne surtout pas sourire-, d'y être sans en faire partie. De jouer le jeu mais de le modifier.
Et désormais, nous qui parlons autant de nourritures que d'amour, de choix de saveurs, de goûts et de couleurs, les avons complètement laissées tomber pour leur substituer des portraits francs et serrés, des groupes éclatés ; à nos assiettes, de la dînette en gros plan.
As-tu remarqué : les photos de tablée ont disparu.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 4 mars 2010 dans Rue linière

de Luc, nous n'avons connu, au début, que la voix. Il parlait par dessus la rue Colbert, avec Marie-Pierre, notre voisine d'en face.
Ils parlaient longtemps, accoudés à leur fenêtre, mais finissaient toujours par se dire "à tout à l'heure" : la voix de Luc se mêlait à celles des autres convives qui, à la fin de la soirée, entonnaient des chansons de Michel Fugain.
Marie-Pierre aimait beaucoup Véronique Sanson, également. Il nous aurait été difficile de l'ignorer.
Elle avait rencontré Luc à la piscine. Nous l'avions appris un soir où elle nous avait interpellés, en même temps que lui, pour nous inviter. Et, de son salon, nous avions regardé le nôtre, plongé dans l'obscurité. Et nous avions parlé plus bas de peur que Médor, qui avait grimpé à la fenêtre, nous entende et s'approche trop du bord.
A Tokyo, les rideaux s'écartaient chaque jour à 8H30, précisément. Mon voisin d'en face refermait la fenêtre derrière lui, le temps de la cigarette de son réveil, sur son balcon.
Ma voisine, elle, posait à peine un pied hors de sa chambre, le temps de programmer sa machine à laver.
De la vie secrète que menaient ces gens derrière leurs rideaux tirés, sous les néons allumés en pleine journée, je n'ai jamais rien su.
Lundi soir, mon voisin me tournait le dos, dans sa cuisine. Et s'il n'avait pas mis le couvert en même temps et disposé des bougies dans l'appartement, j'aurais pu croire qu'il allait manger des pâtes à rien, seul en survêtement. Mais, un peu plus tard, il a changé de pantalon et noué un tablier par-dessus sa chemise. Et, plus tard encore, les invités ont beaucoup agité les bras en parlant.
Quand j'ai éteint ma lampe de chevet, les bougies brillaient encore, de l'autre côté de la rue. J'ai pensé qu'aux beaux jours, j'entendrai des bribes de conversations ou, peut-être, de chansons. Et je me suis aperçue que ça m'avait manqué de voir la vie que les gens montrent, par leurs fenêtres.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 4 mars 2010 dans Rue Meyrueis

ce n'est pas vraiment comme je l'imaginais. Le déménagement qui se profile de façon certaine désormais ne provoque aucune terreur, aucune angoisse, aucun soucis, aucune envie de planning ni de démangeaison de listes en tous genre. Moi qui ne quitte ni le pays, ni la ville, encore moins le quartier, je ne peux prétendre aux bouleversements qui ont été les tiens ces dernières semaines. Il serait déraisonnable d'avoir des insomnies à propos de cartons à déplier, remplir et rescotcher ; je n'ai pas eu d'insomnies quand il s'était agi de quitter le pays avec une valise chacun ( d'ailleurs je n'ai jamais eu d'insomnies quand c'était ouvertement de mise, alors que mes petits camarades échangeaient des recettes de tisane et des noms de traitements homéopathiques, ni la veille du bac, ni celle du permis de conduire, ni celle du rattrapage de juillet à la fac, pas plus que celle de diplôme de fin d'études, encore moins celle du premier jour du premier vrai travail). Jamais rien ne m'empêche de dormir. Je ne me comporte pas de façon pénible, trop enjouée, ou préoccupée, ou bien incapable de me concentrer. Je ne suis pas obsédée par la mise en plan de nos projets, meubles schématisé et mis à l'échelle sur du papier millimétré à l'appui. Je vois la scène de haut - comme il paraît que les gens font quand ils plongent dans le comas et continuent d'assister, heureux et détachés, aux conversations des proches qui tirent pendant leur absence des plans sur la comète.
J'ai la tête remplie d'images d'Epinal, tu le sais, et d' innombrables préjugés qui me poussent souvent à la mauvaise foi pour tâcher d'adapter la réalité à ce que j'ai décidé qu'elle serait - le carnaval est une farandole de gens très bien costumés qui dansent devant des stands de brioches incroyables, la plage est une dune déserte et sauvage battue par les vents que fouette l'odeur de la mer, la campagne verte et gazouillante est une immense prairie bien rangée avec son arbre bienveillant qui ombrage nos siestes et ses marguerites prêtes à se faire effeuiller, la vie de famille c'est vaquer pieds nus à ses occupations sans précipitation dans la lumière douce de vastes pièces dépouillées tandis que les enfants (quatre, cinq?) vaquent eux aussi tranquillement à leurs jeux sur le parquet.
Et bien malgré ou à cause de tout cela, je ne saurais dire, j'ai l'impression idiote de chausser ces temps-ci des lunettes en carton à verres rouge et bleu : le flou se dissipe, le décalage cesse, et les images se superposant enfin, le film va pouvoir commencer.
