Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 25 février 2010 dans La maison du peuple

c'est exactement comme je l'avais pensé : je suis chez moi dans ce décor de briques rouges et j'adore la fenêtre de mon salon par laquelle je vois passer des avions, des mouettes et des nuages aux splendides dégradés de gris...
Dans les cartons français, j'ai redécouvert ma vie d'avant.
Les photos sur lesquelles je reconnais les autres mais pas moi.
Les cahiers emplis de recettes aux saveurs qui ne me font plus saliver mais dont les photos restent toujours agréables à regarder.
Les livres que j'ai lus et que je n'ai pas de raison d'encore garder. Mais aussi ceux qui m'ont le plus marquée, le plus manqué.
Les bols encore chéris ou les assiettes dans lesquelles je ne veux plus manger.

Dans le café d'où je t'écris et dont je suis immédiatement devenue une habituée, les conversations en flamand m'échappent mais je saisis distraitement des bribes de français, d'anglais. Et là, à l'instant même, deux amis sont en train de parler de sushis...
Les cartons marqués de kanjis prendront bientôt le bateau vers mon troisième étage. Tous les fragments de ma vie seront alors réunis...
Si on voulait rassembler toutes ces bribes afin de dresser mon portrait il serait fort probable que le résultat final représenterait un caméléon.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 25 février 2010 dans Rue Meyrueis


la pluie nous avait envoyé au cinéma, les rayons de soleil nous ont poussées dehors. Le temps est aux giboulées. J'ai donné mon pull feutré aux Ourses, et reçu les nouveaux aujourd'hui, doux et moelleux. Comment sont les nuages chez toi?
Dans ma tête c'est ainsi, avis de tempête et redoux soudain. A l'abri de rien, ni de la vraie météo qui joue sur les nerfs, ni des erreurs d'aiguillages du cerveau qui rendent les évènements soudain lourds, compliqués, inquiétants, laborieux, ou joyeux, légers, doux, enivrants. J'ai pédalé, j'ai marché et je n'ai pas pesté. J'ai tout apprécié. Son sourire revenu, on a eu a nouveau 15 ans, à nous deux, enthousiastes et innocents.

Comment ça va sur la terre? - Ça va ça va, ça va bien. Les petits chiens sont-ils prospères? - Mon Dieu oui merci bien.

Dans les poches des derniers jours de vacances, des gâteaux, un livre et des poupées, des ongles empoissés de pâte à modeler ; des fils entortillés, à coudre, à tricoter, à démêler pour les tirer ; des listes chiffonnées, des stylos à mines multiples, en double, et du courrier.
Et dans chaque après-midi, des heures que l'on dépense, sans compter.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 18 février 2010 dans On the road (again)

je ne sais pas où je serai quand tu me liras : ce n'est pas jeudi que je t'écris mais lundi.

Comme je ne suis pas sûre de croiser une nouvelle connexion d'ici trois jours, je t'envoie ce cliché parisien.
Je sais bien que les omelettes des bistrots parisiens baignent dans l'huile, que la baguette servie avec est la même que tous les clients, depuis trois jours, remettent dans le panier après avoir essayé de la rompre et que le thé est fait avec l'eau de la vaisselle !
Mais j'étais trop fatiguée, trop frigorifiée et la lumière était jolie alors je suis entrée et j'ai commandé avant d'avoir réfléchi.
J'étais contente de m'être débarrassée de mon imposante valise et de mon presque aussi lourd sac à dos dans une chambre impromptue au couvre-lit sorti d'un catalogue de la Redoute de l'année 1972 mais il me restait encore à régler beaucoup d'annulations, de changements d'itinéraire, de modifications d'emploi du temps. Il me restait des coups de fil à passer, des billets à me faire rembourser, des rendez-vous à fixer.
Alors l'omelette n'était qu'un prétexte pour m'asseoir et souffler.
Ce soir, il y a des enfants qui pleurent à l'hôtel des Belges, dans les chambres voisines qui paraissent si proches de la mienne. Il y a aussi beaucoup de trafic et, du premier étage, je comprends les conversations des gens qui marchent dans la rue.
J'ai encore quelques mails à envoyer, grâce à cette connexion providentielle. Ensuite, peut-être que tout reprendra son cours, que les choses se passeront comme je viens de les prévoir à nouveau...
Bien sûr, cette journée peut paraître gaspillée et perdue... Passée à rien...
Mais puisqu'elle s'est déroulée ainsi à cause d'un effroyable accident qui a tué une vingtaine de passagers qui voyageaient, quelques heures avant moi, aux alentours de ma destination, je préfère retenir le sourire du serveur plutôt que le goût de son omelette, la voix fluette du petit-fils de la patronne de l'hôtel déclarant "je vais m'occuper de Joachim, ensuite je prierai et j'irai me coucher", la satisfaction d'avoir pu glisser le dernier roman de Dominique Fabre dans mon sac à main et la jolie couleur des nuages qui entouraient Notre Dame au moment où je traversais le pont.
Même ployant sous mes bagages, même fatiguée par mille choses, j'aime être en vie.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 18 février 2010 dans Rue Meyrueis


mon pull est feutré. J'ai froid et les manches sont trop courtes, et trop serrées aussi. J'ai feutré tous mes pulls. Mes bouts de doigt sont glacés. Le froid gagne mes genoux - je ne vis pas au pôle nord, je travaille face à une vitre. Je voudrais manger mais je ne sais pas quoi ; je n'ai aucun courage. Je réchauffe un reste dans le four. Je reste longtemps les mains sur la terre cuite brûlante, à travers le torchon. Je voudrais manger, que ça me réchauffe et me transforme et me remplisse, et colle à ma peau comme un sous-pull en thermolactyl.
C'est affreux de sortir par un temps pareil. Enfiler des bottes en caoutchouc raide et glacé, s'enrouler la tête, le cou, les joues dans des tours de laine qui se mouillera bientôt d'haleine condensée. Tenir un parapluie à bout de main, avoir mal au poignet et se faire éclabousser par les voitures pressées.
C'est sublime de rester chez soi par un temps pareil (cette nuit, les bourrasques claquaient et les rebords de fenêtres gouttaient ; je me suis réveillée pour me réjouir). La lumière des lampes allumées en plein jour est bienveillante et tout semble avoir poussé selon mes contours : le parfum du thé, la vapeur de la tasse, le son de la rue, la musique des enceintes. Le coussin est bien, la chaise est bien, la table est bien. C'est comme une réception réussie.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 11 février 2010 dans St Jean le Blanc


De la cuisine s’échappent un air de jazz ainsi que le parfum de pain grillé.
Le genre d’ambiance que, chez moi, je ne parviens jamais à recréer.
Depuis dix jours, il y a eu d’autres musiques, d’autres lits…
Ça ressemble aux vacances et pourtant…
Ma valise se repose temporairement des salles d’attente et des tapis roulants.
Mais son voyage n’est pas fini.
Mes journées commencent dans la nuit, je n’étais plus habituée.
Et se poursuivent dans la chaleur diffuse d’un feu de cheminée, ça aussi j’avais un peu oublié.
La ville est fermée le lundi et le magasin de proximité à midi.
Avant que je me lasse de ce charme discret et suranné de la province, je serai repartie.

La semaine prochaine, la poche de mon manteau
s'alourdira de clefs à nouveau.
Mais, en attendant d'emménager à St Gilles,
c'est dans une théière que j'ai élu domicile.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 11 février 2010 dans Rue Meyrueis

elle bouge trop vite, grande Ourse, pour que je puisse fignoler les petits visages que j'accumule sur ma page. Elle lit un roman passionnant. Passionnant mais court. Elle tourne les pages rapidement, tourne la tête, l'incline, se tord la bouche, repousse une mèche de cheveux, tourne encore de quelques degrés pour lire la page de droite. Et moi je barbouille. Elle le finit vite, aussi vite qu'elle a bu son chocolat, avalé son petit pain.
Dans le vent nous allongeons le pas, dans l'après midi nous trottinons partout - des boutiques, des achats, des vitrines ; on a bien raison d'appeler les filles des souris.


Elle pleure beaucoup, petite Ourse : n'a pas faim, s'ennuie, est malheureuse. A besoin de vacances, de jeter la montre aux orties, et les devoirs avec. Demain dans son cartable, une boite de madeleines commandées aujourd'hui, pour la consoler - je les ai regardées monter dans le four, hypnotisée.

Je communique énormément, ces jours-ci, et je poste les dernières enveloppes aujourd'hui. Je n'ai pas besoin de vacances, juste de retourner à de vraies activités - et de laisser tomber les dossiers, les demandes et les répondeurs qui raccrochent si on n'appuie pas assez vite sur la touche désirée (ou articulé son choix assez distinctement). Au bout de la ligne droite, que j'entrevois déjà, un arrêt pour reprendre mon souffle, boucler, et repartir.
Je ne peux dire la joie que j'éprouve à penser qu'à ce moment-là, avant de replonger dans les projets, je m'autoriserai une parenthèse dans ton salon, ta rue, ta ville. Où tu me raconteras ta routine à toi, tes romans, tes projets, tes amours. De vive voix.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 4 février 2010 dans General


j'ai passé tellement de temps à dormir ces derniers jours, que je ne peux plus nier être en train d'hiberner. Au matin le soleil est là dans un bleu glacial, et le soir, alors que je guette la tombée de la nuit de plus en plus tardive comme signal pour poser mes feuilles et prendre le thé contemplatif pendant que ça sèche, la pile de choses faites qui n'est plus à faire est complète.
Tu me rappelais la période où je travaillais tard le soir, remplacée avec succès par la période de travail diurne, vie de famille oblige. On se fait a tout. Parfois la césure est nette, comme si la mention "découper ici" flottait dans l'air. Mais il n' y a personne ensuite pour se souvenir de cette fameuse dernière fois, qui ne s'est pas diluée petit à petit dans le temps mais a bel et bien existé, entière et unique. (Je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai travaillé tard dans la nuit, je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai avalé un sandwich, je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai allumé une cigarette après le déjeuner, je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai porté mes enfants dans mes bras avant qu'elles ne passent l'âge).
Peut-être notes-tu cela dans un livre à deux entrées, têtes bêches : les dernières et les premières fois?

Je te souhaite un bon voyage, une plage de repos raisonnable, une fanfare avec un beau musicien à l'arrivée.
Une belle transition.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 4 février 2010 dans Bruxelles


j'ai beaucoup pensé à La flèche du temps, ces dernières semaines.
J'ai petit à petit oublié la langue que j'avais patiemment apprise, j'ai redéposé dans la rue les caisses que j'y avais trouvées, j'ai vendu mes livres aux bouquinistes à qui je les avais achetés, j'ai redécouvert mon appartement vide comme au premier jour de mon installation, j'ai évoqué notre première rencontre avec des personnes à qui je disais au revoir, j'ai passé des derniers jours heureux dans la maison où ma vie à Tokyo avait commencé...
Comme dans le roman de Martin Amis, j'ai vécu à rebours au point de glisser dans mon sac L'art du voyage de Alain de Botton qui avait déjà pris l'avion avec moi à l'aller... Histoire de mesurer à quel point j'ai pu changer...

Chère Ga, quand tu liras ces lignes, nous partagerons à nouveau le même fuseau horaire, la même partie de la terre et je foulerai les pavés de la ville que j'ai choisie pour y poursuivre ma vie et où tu viendras bientôt me voir.
Je troque un ciel immense et bleu contre un plus petit gris. Trente-trois millions d'habitants contre à peine un peu plus d'un. Dix mille kilomètres d'éloignement contre quelques centaines. Tokyo contre Bruxelles.

Jamais jusqu'à présent je n'ai eu autant l'impression d'être en train d'écrire mon histoire... Et, tu t'en doutes, ma trousse est pleine de stylos de toutes les couleurs !

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