je ressasse décidément beaucoup cette question : que laisse-t-on de soi aux autres, même quand on ne fait que les croiser ?
J'y pense en pure perte, évidemment, puisqu'il est bien impossible d'y répondre...
Sans doute faudrait-il plus souvent ne pas remettre au lendemain les mots de reconnaissance auxquels, parfois, on pense. Mais, dans bien des cas, c'est de toute façon longtemps après qu'on comprend les conséquences d'une parole, d'une présence sur notre vie, qu'on comprend l'influence d'une personne. Et il est souvent trop tard ou impossible de courir après elle pour la remercier ou lui casser la figure !
Mon adolescence n'a, heureusement, pas croisé que des adultes peu diplomates au jugement dévastateur. Il n'y a pas eu, sur ma trajectoire, que des kinés complexantes, que des profs de maths terrorisants, que des beaux parleurs dont les actes contredisaient les leçons de morale.
Il y a aussi eu Lucie.
Je ne comprenais pas toujours tout des nouvelles d'elle que j'entendais. C'était des mots d'une vie adulte.
Je n'en retenais pas forcément les détails mais ils s'infiltraient en moi à mon insu et formaient, à la longue, un discret sédiment, m'apprenaient, en douce, qu'il était possible d'être mère, divorcée, poète, heureuse, libre.
Un jour que j'étais encore un vilain jeune canard de 13 ou 14 ans, Lucie est entrée dans ma chambre, seule.
Remarquant l'image de Gérard Philipe punaisée au mur, elle m'a parlé de lui, qu'elle avait vu sur scène. Elle m'a fait remarquer l'équilibre des traits de son visage qui reflétaient son intelligence, sa générosité, son engagement.
Elle me parlait avec passion : elle avait récemment découvert la morphopsychologie et était convaincue par certaines de ces théories.
Moi, ce dont j'étais le plus persuadée à ce moment-là, c'est que c'était elle la belle personne dont la voix douce et ferme à la fois s'adressait à moi comme à une adulte et me faisait accéder au statut de cygne.
C'est le souvenir que je garde d'elle, précieusement.
L'oiseau
qu'on ne voit pas
a davantage
d'importance.
Son chant
le dessine
et le concentre.
Lucie Spède. 1936-2010







