Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 28 janvier 2010 dans Otsuka

je ressasse décidément beaucoup cette question : que laisse-t-on de soi aux autres, même quand on ne fait que les croiser ?
J'y pense en pure perte, évidemment, puisqu'il est bien impossible d'y répondre...
Sans doute faudrait-il plus souvent ne pas remettre au lendemain les mots de reconnaissance auxquels, parfois, on pense. Mais, dans bien des cas, c'est de toute façon longtemps après qu'on comprend les conséquences d'une parole, d'une présence sur notre vie, qu'on comprend l'influence d'une personne. Et il est souvent trop tard ou impossible de courir après elle pour la remercier ou lui casser la figure !
Mon adolescence n'a, heureusement, pas croisé que des adultes peu diplomates au jugement dévastateur. Il n'y a pas eu, sur ma trajectoire, que des kinés complexantes, que des profs de maths terrorisants, que des beaux parleurs dont les actes contredisaient les leçons de morale.

Il y a aussi eu Lucie.

Je ne comprenais pas toujours tout des nouvelles d'elle que j'entendais. C'était des mots d'une vie adulte.
Je n'en retenais pas forcément les détails mais ils s'infiltraient en moi à mon insu et formaient, à la longue, un discret sédiment, m'apprenaient, en douce, qu'il était possible d'être mère, divorcée, poète, heureuse, libre.



Un jour que j'étais encore un vilain jeune canard de 13 ou 14 ans, Lucie est entrée dans ma chambre, seule.
Remarquant l'image de Gérard Philipe punaisée au mur, elle m'a parlé de lui, qu'elle avait vu sur scène. Elle m'a fait remarquer l'équilibre des traits de son visage qui reflétaient son intelligence, sa générosité, son engagement.
Elle me parlait avec passion : elle avait récemment découvert la morphopsychologie et était convaincue par certaines de ces théories.
Moi, ce dont j'étais le plus persuadée à ce moment-là, c'est que c'était elle la belle personne dont la voix douce et ferme à la fois s'adressait à moi comme à une adulte et me faisait accéder au statut de cygne.



C'est le souvenir que je garde d'elle, précieusement.

L'oiseau
qu'on ne voit pas
a davantage
d'importance.
Son chant
le dessine
et le concentre.

Lucie Spède. 1936-2010

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le mercredi 27 janvier 2010 dans Rue Meyrueis


des cris d'enfants, des voitures qui passent ; des marteaux qui cognent, des travaux mitoyens. Le répondeur de la voisine, ses chants pour son nourrisson. La femme de ménage, ses coups de balai dans l'escalier, le bruit sec et sourd de notre paillasson qu'elle roule et déplace contre l'angle du couloir deux fois par semaine. Dehors, des pigeons, la porte du parking de monsieur Jeanjean qui s'ouvre et se ferme souvent, les repasseuses-couseuses du rez-de-chaussée qui boivent leur café sur le trottoir, dans des gobelets, en fumant. Toutes en noir, ou gris, toutes en faux - faux cuir, fausse laine, fausses brunes-, toutes sur la défensive, mal maquillées, un peu tristes.
A gauche, le crédit municipal, où la queue s'étend et prend tout le trottoir, bien avant que n'ouvre son rideau de fer. A droite, le magasin bio, qui sent la lavande et la graine, puis le parc, le lycée. Plus loin, le petit casino ouvert le dimanche matin, avec devant les poivrots barbus qui ne changent jamais d'endroit. Quand on longe le magasin de musique, on jette toujours un œil sur les instruments. On ne passe plus sur l'autre trottoir, depuis qu'ils ravalent la façade, là où le petit chien du coiffeur colle sa truffe le long de la porte vitrée quand on passe, l'échafaudage prend toute la place. Il y a aussi un coiffeur sur le trottoir de droite, plus grand, plus chic : le chien de ce coiffeur là ne tient pas dans la main, et s'étend tous les jours sur son plaid Burburry, sur la méridienne en velours rose derrière l'étagère de flacons-pompes.
Au bout de la rue, l'église, et notre banque. Le carrefour encombré qui mène à la grande épicerie, au cirque, au café, au magasin de tissus, à l'école de petite Ourse, au bon boulanger, au centre piéton.
C'est notre itinéraire invariable tous les mercredis de l'année, aux alentours de 15h20. C'est l'itinéraire de beaucoup d'autres jours aussi quand nous sommes piétons. C'est l'endroit où l'on vit, que l'on connait par cœur, on pourrait le traverser les yeux fermés. C'est le quartier qu'on a traversé ensemble il y a deux ans, alors qu'on ne le connaissait pas.
Rien n'a changé, sauf qu'on s'y est moulé.
J'aime bien penser à ta prochaine visite, quand tu pourras mettre des images sur ce que je t'ai tellement raconté.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 21 janvier 2010 dans Otsuka

il est des poncifs que nous devons, je le crains, nous résoudre à entendre toute notre vie...
Il me paraît évident que les gens capables de soutenir que la lecture développe l'imagination et favorise la maîtrise de l'orthographe sont précisément ceux qui ne lisent pas.
En admettant toutefois que ce soit vrai, que faut-il penser des scénaristes ???!!!
De plus en plus rares sont les films qui ne sont pas des adaptations de romans. On peut donc en déduire qu'ils lisent beaucoup afin de faire leur choix dans la somme littéraire de toutes les époques et de toutes les nationalités.
Or, s'ils lisent tant que cela, pourquoi n'ont-ils pas l'imagination suffisante pour inventer des histoires originales ???

Ce lien maintenant si étroit entre littérature et cinéma donne lieu à des scènes curieuses : à la sortie du film "Roméo + Juliette", de nombreuses adolescentes sensibles au charme de Leonardo Di Caprio erraient dans les rayons des librairies à la recherche du livre. Et dédaignaient la pièce alors que, justement, Baz Luhrmann avait choisi de garder le texte de Shakespeare mais de transposer l'histoire mythique dans l'Amérique contemporaine...



Il paraît qu'une série a été tirée du roman Ikebukuro West Gate Park de Ishida Ira.
Je ne l'ai pas vue. Mais j'ai lu le livre.
Ce n'est pas pour autant que j'ai fait le moindre effort d'imagination. Au contraire ! J'ai rarement eu autant l'impression qu'un roman racontait ma vie !

"Le square central d'Ikebukuro Est, avec sa forme longitudinale était collé sur le flanc des gratte-ciels de Sunshine City. A l'entrée s'étiraient quatre rangées d'arbres, séparées par des allées qui donnaient sur une esplanade centrale au fond de laquelle se trouvait une fontaine avec un jet d'eau d'une vingtaine de mètres de large, en haut de quelques marches."
Ishida Ira. Ikebukuro West Gate Park.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 21 janvier 2010 dans Rue Meyrueis


je voulais courir nue et sans contrainte, me rouler dans l'herbe ou dans la neige, et croquer une pomme quand la faim se ferait sentir. Et puis voilà, je n'ai pas été gentille - bien que pas très méchante non plus. Juste trop empressée, trop orgueilleuse, trop gourmande, surtout. J'ai récolté des complications, des délais, des obligations. J'ai du me rhabiller, nouer une montre à mon poignets, surveiller la provenance des pommes. Entre moi et mes souhaits, une épopée de labyrinthes, de couloirs à longer, de cul-de-sac, et pas de carte. Des lignes à remplir, des cases à cocher, des italiques obligatoires, et aucune dérogation. J'ai cherché mais en vain, l'endroit où parler de mon cas personnel, qui forcément faisait exception ; j'ai tenté de biaiser et d'échapper aux mille travaux, prendre des chemins de traverse. Et s'y j' y ai réussi parfois, c'était pour écoper en retour de tâches juste un tout petit peu moins fastidieuses.
Tu me connais, je ne manque pas de courage et d'entêtement, ni de volonté de bien faire, et encore moins de docilité ; même s'il m'arrive de regarder certains avec une pointe d'envie pour leur aplomb alors que bobards et entourloupes sortent de leur bouche, je ne fais jamais preuve d'aucune malice, et jamais je ne tente la moindre rébellion - faudrait pouvoir. Et au bout du compte, le courage me manque parfois, je me dis que je voulais juste gambader, tranquillement, et que je ne méritais pas cela : les liasses de papiers à entêtes acronymiques, les incessantes et redondantes demandes de nom, prénom, et département de naissance, les justificatifs de domicile et de travail accompli, les preuves de versement, les récepissés et cachets faisant foi, les phrases de trois lignes ne comportant aucun mot du langage courant, les colonnes avec des pourcentages et les renvois en feuillet deux alinéa B.

Je guette son arrivée, mais le petit assistant bon à tout faire tarde à prendre son service ; ça fait pourtant un moment que je l'ai convoqué.

Alors pour me donner du courage, je me souviens du dimanche soir du problème de géométrie, quand je voulais juste en finir rapidement mais que l'image du professeur avec son don pour l'humiliation publique et son doigt sur la liste des élèves m'en dissuadait, et qu'à bout de fatigue j'avais la pensée réconfortante qu'à un moment donné de mon histoire, ce passage-là serait du passé.
Forte de cette évidence, j'attends impatiemment le moment du devoir achevé. Et de pouvoir retourner gambader.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 14 janvier 2010 dans Otsuka


au café, l'autre jour, je n'ai pas pu lire. Et rien faire d'autre non plus. Rien si ce n'est écouter la conversation de mes voisines.
L'une d'entre elles portait un serre-tête orné d'un gros noeud pailleté et l'autre ne cessait de se balancer d'avant en arrière.
Toutes deux parlaient très fort.

Ça m'a rappelé pourquoi, en France, je ne fréquentais pas autant les cafés. Ça m'a rappelé qu'il n'est pas si facile d'en trouver un qui donne envie de s'y installer. Ça m'a rappelé qu'il faut y faire abstraction de la radio souvent allumée. Ça m'a rappelé qu'ignorer les conversations avoisinantes demande un effort plus grand encore. Ça m'a rappelé le déjeuner que deux enseignantes de prépa avaient pris non loin de moi, en terrasse à Orléans, un très beau jour de l'hiver 2008.

A la fin, je savais les matières qu'elles enseignaient. Je savais le nom de leurs conjoints. Je savais la destination de vacances de leur collègue de mathématiques. Je savais le caractère difficile du frère de l'une d'entre elles. Je savais ce que l'autre avait offert à sa belle-soeur pour Noël. Je savais ce que toutes deux pensaient des caravanes. Je savais qu'elles auraient préféré rester au soleil plutôt que d'aller faire passer des colles tout l'après-midi.



Tu imagines à quel point ça m'effraie de me souvenir de tout cela alors que j'ai oublié le titre du livre que je n'ai pas pu lire ce jour-là.

Je pense souvent à ce qui survit dans la mémoire des inconnus qui saisissent des bribes de nous qui ne leur sont pas destinées.
Quand on parle au café ou au restaurant. Quand on parle en attendant le début du film au cinéma. En attendant d'être servi à la boulangerie. En attendant au guichet de la poste ou à la caisse du supermarché. Quand on parle au coiffeur. Quand on parle au téléphone.

De ce jour où je n'ai pas pu lire à Ikebukuro, de quoi me souviendrai-je dans deux ans ?
De la musique brésilienne en bruit de fond ? De la vieille dame qui a mangé deux onigiris très salement ? De la jeune fille étudiant un dossier intitulé "You can dream it, you can do it" ? De la pluie qui, au beau milieu du bleu de l'hiver, rendait ce jour peu ordinaire ? De l'odeur de miso qui tentait de rivaliser avec celle du curry ? De la couleur délicieusement orange de mon onigiri ikura-uni ? De la page 154 de Sa majesté des mouches que j'ai lue en vain trois fois ? De mon pull bleu que j'étrennais ce jour-là ?

La seule chose dont je suis sûre c'est que, cette fois, je ne me souviendrai pas de la conversation de mes voisines : elles parlaient chinois.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 14 janvier 2010 dans Rue Meyrueis


J'ai découvert Léo Ferré lundi dernier. Après tout le monde. La neige tombait, je me servais du thé en vérifiant régulièrement qu'elle prenne sur le sol.
Contre toute attente, en ce jour gris, - l'idée de l'anéantissement du monde m'avait effleurée au matin devant la noirceur du jour, on se préparait de la cuisine à la salle de bain en s'interpellant : "pourquoi fait-il si sombre?"-, j'ai beaucoup ri.
Je pensais sous-pull, déprime, mousse de cheveux, et postillons. J'ai entendu les textes, et l'énergie des années 70.
j'étais petite, et nous visitions une vieille tante, veuve, qui ne parlait qu'au passé ; c'était une corvée. Je me souviens du trajet qu'il fallait faire, une fois sur deux je vomissais. Elle ressemblait à Léo Ferré, elle articulait comme lui, d'une petite bouche aux lèvres inexistantes et il me semblait qu'Avec le temps avait un rapport étroit avec elle, que c'était elle, qu'on l'avait écrit pour elle - ou même qu'elle l'avait chanté. Sans doute que la télé allumée dans le salon moutarde l'avait un jour diffusée.
Et je me suis souvenue aussi, que par ces raccourcis absurdes, venant d'on ne sait où, mais tenaces et d'un certain point de vue, cohérents, j'ai longtemps pris mon père pour Charles Bronson.
L'enfance.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 7 janvier 2010 dans Rue Meyrueis


elle avait justement tout préparé, déjà, quand j'avais téléphoné : inutile de mettre le couvert, c'est nous qui allions nous déplacer, notre soupière sous le bras.
J'aime bien jouer à ça, au jeu qui s'appelle la bonne franquette. Chacun arrive avec son envie de parler et d'écouter, de passer une bonne soirée, ses enfants qui vont jouer avec les enfants, et ses plats à partager. On distribue les verres, débouchons le vin (et passons déjà un tour : il n'est pas buvable), nous installons autour de la table basse. En premier, les enfants s'attablent, nous les servons ; et frisons l'exclusion pour mauvaise foi : nous ne les avons pas éduqués à finir les crêpes au fromage mais la soupe, dont la quantité impartie s'avère du coup insuffisante - fort heureusement, le supplément de crêpes laissées à ceux qui les apprécient nous vaudra la carte de la bonne camaraderie pour nous rattraper. Quand je tente à mon tour le refus des crevettes, et scandaleusement, des légumes -c'est plus fort que moi, même sans le germe vert lové au cœur du bulbe, l'ail me rend malade-, j'ai beau surjouer la faim qui s'en est allée, j'ai beau changer de sujet, même si la partie battait son plein, je viens de sérieusement mettre en péril mes chances de ne pas perdre, et celles plus infimes, de gagner vraiment.
Mais la cocotte est un puit d'amour et chipoter son assiette n'est pas du jeu, à la bonne franquette.
Mes parents insistent là-dessus : être un bon joueur, garder bon esprit, jouer pour s'amuser, sans tricher, sans faire la tête ni changer les règles, c'est un savoir vivre - ah, la fois où leur gendre avait triché au monopoly !...
Je ne sais pas refuser une partie et j'en oublie systématiquement mon point faible : je suis nulle aux jeux de société.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 7 janvier 2010 dans Otsuka

en France, nous ne le mangions que basmati. Acheté en vrac à Wazemmes, stocké dans un joli bocal, nous le recouvrions de viandes en sauce mijotées des heures durant.
Ici, le riz est nature, compact et souvent froid.
Ça a été un jeu de découvrir toutes les garnitures possibles des onigiris -bien que, tu n'en seras pas surprise, j'aie toujours délaissé le thon-mayo ou la saucisse !- avant de ne plus hésiter que devant mes préférées : umeboshi ou ikura.
A l'époque où seul le jaune des oeufs venait rompre la belle harmonie monochrome de mes repas atones, j'ai failli croire que le Japon me convertirait au riz blanc.
Et pourtant...

Pour avoir goûté son fruit en Guadeloupe, je sais qu'on ne cueille ni baguettes ni miches farinées sur les branches de l'arbre à pain mais sa seule évocation me fait saliver.
De même, le mot "tartine" ouvre mon appétit d'une manière qu'un onigiri serait bien incapable de combler.
A présent, je ne mange plus de viande et seulement occasionnellement du riz. Mais j'étale, sur de belles tranches de pain, de la purée d'umeboshi que je parsème de dés de tofu ou je garnis mes sandwichs des gros grains colorés et juteux que sont les ikuras...

Chaque bouchée de ces traditions mélangées me donne l'impression d'être vraiment moi. Car... On est ce qu'on mange, n'est-ce pas ???

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