
je chantais en enfournant le clafoutis - celui sur lequel j'avais jeté mon dévolu, entre autres raisons, car la photo de la recette était belle-, la mélodie sortait spontanément et je la reconnaissais au passage - connais-tu cet effet quand les mots, la chanson te possèdent et que ce n'est pas toi qui les convoques mais eux qui débarquent?- et l'air me semblait revenir du fond des âges. De l'époque à papa-maman, des jeans et du mutisme, du canapé en velours à côtes, de la télé à écran bombé, de l'agenda à couverture rigide choisi solennellement fin août. J'ai retrouvé la félicité dans laquelle me plongeait le spot dont elle était la bande son : des cordes de guitare, un petit matin, les toits de Paris, une mèche sous un chapeau, boire à la bouteille. Ça me disait "Voilà ce qui va se passer". Non comme injonction à acheter la bouteille, plutôt comme une certitude dictée par l'air du temps : un jour, on pourra marcher sur les faîtières et ça sera normal et nonchalant, ça sera simple, on le fera juste parce qu'on en aura eu envie et non pour craner, on regardera le soleil sans prendre une photo ou courir le raconter à son journal, on se sentira grand aussi, et on aura la certitude d'être au bon endroit.
Un peu plus tôt dans la matinée, j'avais croisé mon reflet dans les vitrines du musée et devant mon jean retroussé pour éviter la chaîne, et mes cheveux en bataille, je m'étais sentie étrangement réconfortée par l'idée que peut être, on pouvait me prendre pour un garçon. Un peu James Dean en basket, un peu nonchalante, moi aussi j'aurais pu montrer au monde, ma déconcertante désinvolture classe, juste parce que j'en avais envie, et marcher sur le bord du trottoir bras écartés en position équilibriste de haute voltige.
Bref, tu vois, c'est une journée un peu surréaliste où me sont revenus de plein fouet les relents adolescents d'une vie que je n'ai pas vécue : celle d'un garçon qui pour faire le malin, décide de rentrer par les toits.
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 29 octobre 2009 dans Rue Meyrueis
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 29 octobre 2009 dans Otsuka
à partir de combien de livres contenus dans une pièce a-t-on droit à la stupide question : "et vous les avez tous lus ?"
Parmi les milliers de ceux qui faisaient grimper les bibliothèques jusqu'aux plafonds, il nous en restait, fort heureusement, à lire encore.
Nous n'avions pas lu tous ceux-là mais d'autres, bien plus nombreux, qui, eux, n'étaient pas visibles puisque nous les avions revendus ou rapportés au fur et à mesure de nos fréquentes excursions dans les bibliothèques.

De même que j'aime avoir, sur mes étagères, une provision de romans à lire un jour, de sachets de thé à ouvrir prochainement, j'aime également accumuler des carnets vierges qui attendent que je leur invente une vie.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 22 octobre 2009 dans Otsuka
au final, à quoi ça aura servi ?
C'était un peu une constante, dans ma vie de jeune adolescente, ces heures vides et parfois douloureuses sensées corriger l'aspect brouillon de ma croissance.
Car après les séances d'orthodontie -qui signifiaient aussi les voyages en bus, les deux show show surgis au coup de sonnette et l'attente en face de la reproduction de l'Angélus de Millet-, après l'agencement de mes dents, donc, qui avait été rectifié, c'était mon squelette qu'il avait fallu remettre droit.
Des vingt séances prescrites machinalement, accomplies tout aussi mécaniquement -table de massage puis espalier-, j'ai retenu l'ennui incommensurable. Le sien égalait le mien et m'a non seulement éloignée à jamais de l'idée de devenir un jour kinésithérapeute mais m'a privée tout aussi durablement de la moindre attirance à l'égard des massages, quels qu'ils soient.
Mais, plus encore, j'ai gardé en mémoire l'expression d'effroi qu'elle ne s'efforça pas de réprimer en évaluant ma silhouette des pieds à la tête et qui me fit comprendre que si, jusque là, je m'étais crue simplement peu gracieuse, il fallait, désormais, me savoir difforme.

J'ai toujours une jambe plus courte que l'autre mais je sais, à présent, que je ne suis pas plus difforme que gracieuse et je porte enfin des jupes courtes.
J'en conclus qu'on ne guérit pas d'un mal aussi banal qu'une scoliose mais d'un jugement blessant, si. A moi, il aura fallu vingt ans. Mais, malgré tout, je trouve ça encourageant.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 22 octobre 2009 dans Rue Meyrueis

je rêve d'un lever de soleil. Je rêve d'un début de journée que je verrais de mes yeux vus. Dans un salon assez chaud pour y être bien sans être passée par la douche chaude, ni l'habillage encore enveloppée de vapeur. Je rêve de pouvoir assister à l'évènement du jour dans la plus parfaite nonchalance, parce que je serais arrivée là sans encombres, sans fatigue et sans réveil, sans bailler, et de parfaite humeur. J'aurais les pieds nus, et une tasse de thé fumante, que je ne boirais pas mais tiendrais serrée. La chaise du bureau ne serait pas glacée par la nuit, la rue serait silencieuse comme jamais. Je verrais la lumière arriver et avec elle le début, le vrai début de la journée. Le début de la longue scène en plan séquence qui ne s'achèverait que douze heures plus tard. Je serais venue pour faire mon courrier, l'électronique, celui en papier, décider quoi en faire, de cette journée, imaginer quoi servir au petit déjeuner, choisir un disque, quand le soleil me surprendrait.
Chaque matin cette idiotie de cliché de carte postale parasite ma toute première pensée, en me donnant un pénible sentiment d'échec. Je l'ai encore loupé. Penser qu'il y en aura un autre le jour suivant, et encore un le jour d'après ne me console pas. J'ai raté mon entrée.
Et tandis que je m'éveille sous la douche, je me souviens à nouveau, chaque matin avec la même régularité, et la même assurance, chaque matin avec la même conviction, que de toute façon le salon n'est pas bien orienté, et que nos fenêtres ne sont pas assez hautes pour que le spectacle ne soit pas tronqué par les toits alentours, et surtout que le soleil, décidément, définitivement, immanquablement, se lève bien tôt.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 15 octobre 2009 dans Rue Meyrueis

si je notais encore cela, je pourrais inscrire à la date d'aujourd'hui "premières chaussettes". Première laine, et premières envies d'épices, de cake aux noix et de soupe au potiron. Mais je laisse s'échapper les repères qui me donnaient l'illusion d'ordonner le monde. Quel drôle de besoin. Premières neiges et premiers tas de feuilles. Premières allusions à Noël, première sortie avec gants et écharpe. Le soir où l'on a remis la couette. Et puis plus tard la première jupe sans collants, le premier parfum de fleur, et le changement d'heure, et la première journée sans chauffage.
Je fléchis du côté de la vieillesse désabusée, c'est ce que je me suis dit face à la fontaine encombrée de sacs plastiques, à savourer les dernières chaleurs du soleil, quand je me suis sentie affligée par la ville.
Mais je me souviendrai du goût dans la tasse verte avec laquelle le café habituel désormais servait le thé, de la tranquillité de ma Grande Ourse qui dégustait son chocolat - le premier-, des gâteaux qu'elle y trempait, du ton rassuré avec lequel elle me fit part de sa satisfaction de voir revenir nos têtes a têtes.
Chère Gwen, je ne balise plus ni les saisons ni le temps. Je suis bien trop occupée à les vivre.
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Chère Ga,
Par gwen le mardi 13 octobre 2009 dans Otsuka
... et repartirais-tu de la bibliothèque avec un roman qui débute ainsi : "Une fois que l'on sait une chose on ne peut plus jamais ne pas la savoir. On ne peut que l'oublier. En faussant le temps, elle indiquera l'avenir aussi longtemps qu'elle restera dans la mémoire. En toute circonstance il est plus sage d'oublier, de cultiver l'art de l'oubli. Se souvenir, c'est affronter l'ennemi. La vérité loge dans la mémoire." ???
Il y a peu de temps, tu m'as dit que tu commençais vraiment à oublier les deux années de ta vie passées au Japon mais c'est quand j'ai su que tu ne te souvenais pas des nashis que j'ai mesuré l'ampleur de ton oubli !
Afin de rafraîchir ta mémoire, j'ai choisi cette photo qui dit tant de la ville que nous avons partagée.

Souviens-toi du caractère versatile du mois d'avril qui permet les décolletés ou rend nécessaires les foulards mais n'est jamais aussi chaud qu'on le voudrait lorsqu'il s'agit de s'asseoir sous les cerisiers en fleurs.
Nous étions à Shibuya, ce samedi-là. Dans les premières heures de l'après-midi, alors que ma journée était entamée depuis assez longtemps pour que, ensuite, il me semble normal de rentrer chez moi tandis que vous improvisiez, avec la nonchalance qui est toujours la vôtre, une sortie.
J'étais venue à vélo, comme en témoigne mon sac, dont on voit les anses au premier plan, posé dans le panier, sur le porte-bagage arrière.
Nous étions à Shibuya et la rue, comme toujours à cette heure-là, était très bruyante.
Ton téléphone portable méritait particulièrement ce nom car tu l'avais autour du cou, au bout de ce lien bleu, comme un sautoir. Cela ne t'empêchait pas d'être difficile à joindre car, malgré tout, tu ne l'entendais pas ou ne le sentais pas vibrer.
Nous avions tous l'habitude d'être ponctuels à nos rendez-vous et, au bout de vingt minutes d'attente, nous avions tout de même réussi à nous parler au téléphone. Nous étions bien tous à l'heure et bien tous au lieu convenu. Mais à dix mètres de distance et c'était suffisant pour qu'on ne se voie pas.
Il nous avait été difficile de trouver un café car comme celui au premier étage derrière nous sur la photo, ils étaient tous très fréquentés. Finalement, nous étions allés au Doutor où on a parfois l'impression que l'eau de vaisselle est aussi celle du thé mais où des clients dégustent des parts de mille-crèpes ou de cheese cake avec autant d'application, de bonheur apparent et contagieux que dans le plus raffiné des salons de thé. Et Benoit avait pris des photos avec mon appareil.
Je suis sûre que tu te souviens de tout cela.
On est tous les mêmes, à avoir besoin d'une madeleine ou d'un cliché pour que nos souvenirs reviennent en masse.
Comme l'écrit Anita Brookner, il est sans doute parfois plus sage d'oublier. Mais, dans certains cas, il est bon de se souvenir.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 8 octobre 2009 dans Rue Meyrueis

retour triomphal à la bibliothèque. Heure limpide, baies vitrée, fauteuils.
J'ai dégoté une jaquette prometteuse. La quatrième de couverture, que je ne lis pourtant jamais, a donné le la. Si j'étais écrivain, si j'avais quelque chose à dire, si j'avais un livre publié, j'aurais écrit ce paragraphe.
A la maison, les écrits naissent, deviennent fleuves. Grande Ourse veut tenir un journal ; amorce une lecture de son paragraphe. Puis renonce, alors que je souligne le caractère personnel, sans aucun doute, de ses lignes. Elle lit la date, et hésite : "Oui, tu as raison, c'est intime". Dans sa bouche le mot paraît neuf. Elle l'a adopté et le savoure.
Mes chaussures me font mal, il faut savoir renoncer quand c'est trop menu. Mon journal, le tout premier, quand j'avais précisément son âge, me revient en tête. Jour d'anniversaire. Il tient dans la main, des lignes y sont tracées, des illustrations imprimées dans les coins. Description de l'atmosphère familiale, joyeuse, d'un mois de juin. Qu'est-il devenu? Un tube italien de 1982 tournait sur la platine : Felicita
, un duo en rose mohair ; il donne le la. (C'est bien après ce jour d'anniversaire-là que ma mère a persévéré dans la chanson sentimentalo-italienne.)
En mettant le livre dans mon sac j'ai décidé que je n'avais plus besoin de ces rendez-vous en tête à tête, à me répandre dans un bureau défraîchi, auprès d'une inconnue dont les hochements de tête semblaient tout guérir. Que j'allais désormais gérer seule ; et que je devrais l'informer de ma décision de ne plus la fréquenter.
Crois-tu qu'une courte citation, sur une carte, pour le lui dire, serait déplacée? (Et laquelle choisir, l'italienne, ou la jaquette?)
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 8 octobre 2009 dans Otsuka

tu savais, toi, qu'il avait été demandé au Pape de débarrasser la gourmandise de sa notion de péché en rebaptisant ce dernier ?!
Toutefois, même s'il était admis que ce péché soit dorénavant nommé goinfrerie, il me semble que la gourmandise ne cesserait pas pour autant d'être un paradoxe.
Parce qu'elle ne facilite pas la vie dans les cabines d'essayage des boutiques de maillots de bain, qu'elle augmente le risque de maladies cardio-vasculaires et, du coup, creuse le trou de la sécu, elle demeure un défaut.
Difficile de ne pas savoir résister à la fin de la tablette de chocolat, au pot de crème glacée, à la troisième tartine beurrée ou au cumulus de chantilly par-dessus un bol de fraises... sans culpabiliser.
Et, pourtant, ceux qui déclinent la part de tiramisu du dessert après avoir boudé le foie gras de l'entrée et la peau du poulet rôti, ceux qui n'éprouvent d'attirance ni pour le gras ni pour le sucre passent pour de pauvres êtres au régime qui s'imposent souffrances et privations.
Ne pas être gourmand, c'est ne pas être bon vivant. Et ne pas être bon vivant, c'est être rabat-joie...
L'absence de gourmandise aussi, est donc un défaut !
J'ignore la teneur en matière grasse de mon lait de soja préféré. L'okara qui lui est ajouté le rend onctueux comme de la crème.
Je ne sais donc pas si m'en resservir un deuxième bol après avoir savouré le premier peut être considéré comme de la gourmandise.
Ce dont je suis, en revanche, parfaitement sûre c'est que je n'en éprouve aucune culpabilité !
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 1 octobre 2009 dans Rue Meyrueis

j'ai retiré le vernis de mes orteils. J'ai autour du poignet le double bracelet bleu marine de ma montre devenue indispensable ; avec le gonflement de mon emploi du temps, j'ai perdu peu à peu mon sens de la durée. Mon regard de vieux sioux vers le ciel n'a plus suffit, surtout en ce qui concerne la précision indispensable des minutes. La civilisation ne nous veut pas que du bien.
Je n'ai pas regardé la télé depuis plus de 4 ans, si ce n'est furtivement, par accident, chez les autres, je n'ai plus vu de publicité depuis mille ans, je n'achète quasiment plus de magazines. Je ne vais plus dans les supermarchés non plus. Je fréquente avec assiduité les étals avec cagettes, et grappille au passage les feuilles d'emballage de fruits. Je partage avec l'homme de la maison un portable que nous oublions de prendre et de recharger.
J'ai pris la voiture pour traverser la ville dans des endroits inaccessibles pour les vélos. J'ai maudit la voiture.
J'ai manqué faire sauter l'immeuble en oubliant le gaz. J'ai travaillé, en matinée, lu en déjeunant, seule. Préparé des lettres à poster, pris des rendez-vous pour la semaine. Arrosé les plantes. Me suis remis du rouge aux pieds.
Je sais bien que la tranquillité n'est pas très photogénique.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 1 octobre 2009 dans Otsuka

Qu'est-ce qui fait que je vends ou donne régulièrement certains de mes livres mais que je tiens tout autant à garder certains d'entre eux que je ne relirai pas davantage, que je n'ouvrirai peut-être plus jamais ?
C'est sans doute parce que, encore mieux qu'une photo, ils ont figé un moment de ma vie, ils sont la trace de celle que j'ai été, ils portent en eux l'ambiance de l'endroit où je les ai achetés, l'état d'esprit que j'avais en les lisant, le parfum du thé que je buvais ou la saveur de mes goûters...
Ici, ma bibliothèque est, ainsi, emplie de l'herbe verte des parcs où je lis, de l'odeur de livres anciens des bouquinistes de Jimbocho, de la musique criarde du Book Off de Shirokanedai, des couleurs de mes thés ou de mes fruits préférés...
Ma bibliothèque dessine le portrait de ma vie au Japon, elle contient la moiteur des jours d'été en même temps que le crépitement de la pluie des typhons. Elle sent le thé au jasmin autant que les gâteaux au matcha.
Mais de ces étagères-là aussi, des livres s'en vont.
L'autre jour, L'automne à Pékin de Boris Vian m'est tombé des mains. J'avais envie, pourtant, d'en retrouver le ton, le rythme et la fantaisie teintée d'amertume qui m'avaient tant enthousiasmée pendant mon adolescence.
Mais voilà : le texte est resté identique pendant que moi, j'ai changé. Je ne fais plus d'orgie de bonbons anglais, je ne porte plus de chèches militaires teints, je mets du gel dans mes cheveux...
Je ne renie rien, je reste fidèle à qui j'ai été et je mesure ce que je dois à cette lecture mais, de même que les paquets de bonbons gélifiés ont, depuis longtemps, déserté mes placards, cet exemplaire trop neuf de Boris Vian va quitter mes étagères.
