Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 27 août 2009 dans Otsuka


c'est toujours la même naïveté qui me permet de croire, dès que j'instaure un rituel, qu'il pourrait durer éternellement...
j'ai connu la vie en open space pendant un mois et ça m'a parfaitement convenu.
Mais à présent que des rayons du soleil viennent musarder dans mon lit et que mon agenda s'emplit à nouveau de quelques rendez-vous, je sais que tout va changer, que j'aurai très bientôt davantage envie d'aller marcher autour du botanique à mon réveil plutôt que de m'asseoir en terrasse, à la table voisine des dames aux chiens qui s'y retrouvent tous les matins .

Je ne suis décidément pas faite pour une vie entière au même endroit.

J'ai su que Lysianne avait demandé de mes nouvelles.
J'ai travaillé dans le même rayon qu'elle il y a exactement vingt ans. C'est étrange de penser que, durant tout ce temps, elle était dans le même magasin alors que je n'ai jamais pu rester en place plus de trois ans...
Peut-être qu'elle croise encore en salle de pause la collègue qui élevait des pékinois pour arrondir ses fins de mois et qui, sûre d'elle, m'avait affirmé : "Si tu n'aimes pas les chiens, tu n'aimes pas les hommes !"

Je sais que, ici aussi, la vie va continuer sans moi.
Que les dames aux chiens se rencontreront encore longtemps à la même heure.
Peut-être que l'une d'entre elles, voulant parler de cet été, dira à ses amies : "Mais si, vous savez, il y avait cette étrangère qu'on voyait tous les matins et qui, du jour au lendemain, n'est plus venue..."
Une autre renchérira : "Ah oui, c'est vrai ! A sa façon de regarder les chiens, on se demandait si elle aimait les humains !"

A ce moment-là, je serai ailleurs. Sans doute loin. Occupée à inventer un nouveau rituel dont je voudrais croire qu'il va durer des années.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 27 août 2009 dans Rue Meyrueis


photo de monsieur be
nous avons baguenaudé toutes ces dernières semaines, nous installant pour une semaine, dix jours, ou un week-end, avec nos bagages - de plus en plus concis, quelle efficacité!- chez les uns, chez les autres. Depuis que nous sommes rentrés dans cet appartement où l'on étouffe, où l'on est confinés, nos nerfs se tendent. Trop peu de place, et dans nos pièces, et dans nos têtes. On se bouscule, on court partout. On égare, on trie, on retrouve. On perd un peu la mémoire. Le temps a filé et on ne sait plus quand on est, si il faut se presser ou s'abandonner.
Un tel climat tu t'en doutes, tend la perche à la mauvaise humeur, voire à la mélancolie ; quelles belles vacances, quelles belles soirées, quels barbecues - et quelle cheminée !-, quels pique-niques, et quelles aventures ! Certes, Roselyne avait raison, les premières minutes de réintégration chez soi ont quelque chose de nouveau, de grisant. Et puis, bien vite, plus rien.
J'ai installé des séparateurs de tiroirs dans la commode en fouillis, et j'ai pensé à toi. Septembre n'est pas là que je me comporte en grande ordonnatrice, déjà.
Plus d'un an que l'on ne s'est vues. Ça me paraît une éternité, mais une éternité un peu folle puisque nos correspondances, celle-ci et toutes les autres, masquent un peu la distance et me permettent de rester au plus près de tes nouvelles. Une illusion un peu vache qui s'effondre à la seconde où je pense à tout ce que l'on a à se raconter. Toutes ces choses que laissent d'habitude un peu floues au téléphone les gens qui vont se retrouver, quand ils voient les vacances approcher et avec elles le temps des soirées, des journées, à les déplier, les raconter, les commenter.
J'ai passé un excellent été, à profiter de ceux que je ne vois pas le reste de l'année. Un premier été sans toi ; tu m'as manquée.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 20 août 2009 dans Otsuka


il y avait un café, à l'angle de la rue qui menait à la bibliothèque et, en voyant les gens qui y étaient attablés, seuls, à n'importe quelle heure de la journée en semaine, j'avais toujours envie d'entrer et, sans préambule, sans rien savoir -surtout pas- d'autre d'eux, sans devoir entamer une conversation, j'avais envie de leur demander pourquoi ils étaient là, à cet instant.
Ainsi, j'aurais eu une collection de tranches de vie ayant comme point commun ce café. Je ne sais pas pourquoi celui-là me donnait particulièrement envie de faire une telle enquête.
Et encore maintenant, j'aimerais pouvoir demander à des inconnus comment ils ont choisi le livre qu'ils viennent d'acheter.
Ou s'ils aiment les longs trajets en voiture.
Ce qui pourrait rendre leur journée inoubliable.
Quel dernier repas ils choisiraient de manger s'ils étaient condamnés à mort.
Quel nom ils donneraient à la couleur du ciel aujourd'hui.
J'aimerais aussi savoir quelle profession ils aimeraient exercer s'ils pouvaient en choisir une autre que celle qui les occupe (ou non) actuellement.
J'ai appris récemment que Marguerite Duras, elle, aurait aimé gérer une station-service sur une route nationale pleine d'autos.
ça ne m'a pas davantage surprise que quand tu m'avais dit être tentée de travailler au service voirie de la municipalité !!!

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 20 août 2009 dans Avenue de France


malgré ses cheveux strict, son bermuda beige, et ses sandales de sport à scratch, elle a la cinquantaine fantaisiste et pseudo rebelle qui l'autorise à te tutoyer sitôt rencontrée. Elle s'est octroyé le droit de diriger la soirée. Rien de ce qu'elle lance en exclamations blagueuses n'est spirituel, même si elle rit fort à ses propres paroles. Elle veut pousser les tables, et son rire enfle en cascade ascendante quand le démon de la chaîne hifi la démange. Elle secoue ceux qui raclent encore leur assiette à dessert, sûre que la bonne ambiance, la fête, la vraie, repose sur ses épaules ; elle tire les gens par le bras pour les déloger de leur chaise, recherchant dans leur approbation dansée l'assurance de son bagou, le charme de sa bonne humeur. Elle s'est donné comme devoir de transmettre son talent à s'amuser et emploie pour cela le vocabulaire des jeunes d'il y a 20 ans. Elle demande l'attention, fait une annonce, promet des surprises et se moque déjà de ceux qui n'y participeraient pas. Elle s'encanaille définitivement en mettant un chapeau, ou une jupe à bananes pour danser une musette-zouk de son cru. Elle ne cesse de monter le son, elle danse de façon incontrôlable en bousculant les gens, les tables, la soirée d'été. Elle brûle d'entendre des compliments, des exclamations étonnées, elle veut qu'on pense qu'elle est délurée. Mais elle prend la mouche quand on rit un peu fort à son troisième changement de costume -celui du titi parisien.
Je l'ai rencontrée hier soir, et je suis sûre que toi aussi, tu l'as déjà croisée.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 13 août 2009 dans Rue Meyrueis


j'avais dit que j'étais courageuse et tenace, volontaire, travailleuse. Que je m'adaptais facilement aux nouvelles situations. J'avais dit que j'étais dynamique aussi, parce que c'était ce qu'on voulait entendre et que c'était un peu à la mode, à cette époque où l'entretien professionnel consistait à décliner des qualités, des défauts - le mieux étant d'énumérer des défauts qui pourraient s'avérer avantageux pour une société, comme têtu ou maniaque.
J'ai dû si bien y travailler que j'ai fini par y croire.
L'évidence aujourd'hui, quand tu m'envoies tes textes et me racontes tes journées de travail à toi, l'évidence est que je ne sais pas faire de cette façon. Des horaires, des volontés, des attentes, ne me réussissent pas -surtout quand ils se situent entre moi et moi. Quand je lis sur la plage, quand j'écoute le "tac-tac" des raquettes de bois et que je sais que dorment au fond du sac mon carnet et mes crayons, je pense à ta ténacité, que je t'envie. Et j'ai un peu honte. Mais pas longtemps.
Je peux le dire maintenant, aussi parce qu'à cette saison ça passe mieux : je suis lente, mal assurée et sans doute un peu paresseuse. J'aime prendre mon temps et ne pas forcer les choses. J'aime me mentir et ne pas en être dupe, établir des ordres du jour sachant que je ne les tiendrai pas ; jouer au jeu du chat et de la souris, entre moi et moi, me faire peur, et retomber sur mes pattes. Dire que je réfléchis quand je m'assoupis.
C'est risqué, irraisonnable et immature.
C'est tout moi.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 13 août 2009 dans Otsuka

il y a ceux qui filent du côté de Montpellier, se gorger des rayons du soleil dont ils sont souvent privés. Il y a ceux qui choisissent la Bretagne pour randonner et bien manger. Il y a ceux qui ont trouvé un billet de dernière minute pour un séjour tout compris six jours cinq nuits au sud de la Tunisie. Il y a ceux qui ont fait des économies pour grimper sur le Mont Fuji. Il y a ceux qui aiment retrouver leur emplacement de camping préféré, découvert il y a quelques années. Il y a ceux qui explorent tous les rayons de la librairie qu'ils croyaient pourtant connaître, à Paris.
Quel point est commun à tous les vacanciers ???
Sans doute la volonté de vivre à l'envers du rythme imposé par le reste de l'année : rester au lit plus longtemps, flâner dans l'herbe du jardin pendant que les légumes rôtissent lentement dans le four, goûter la miche farinée de l'artisan du marché plutôt qu'émietter la baguette décevante du boulanger voisin, s'attarder une heure puis deux puis davantage sur une terrasse où personne ne parle français, lire dans des trains à la destination incertaine...
Je n'échappe pas à cette règle : mon emploi du temps qui comporte, d'habitude, si peu de contraintes, s'est changé en une routine si rigoureuse que d'aucun la croirait monotone.
Tous les matins, je monte dans le train à l'heure de pointe, je rejoins la terrasse éloignée des bruits de la ville pour y boire un thé glacé en attendant mon collègue ainsi que l'ouverture de notre bureau.
L'heure de pause est variable mais elle a quasiment toujours le goût du gâteau okara-banane-noix que j'ai cuisiné le matin même.
En fin d'après-midi, je profite du soleil avant qu'il se couche puis, je rentre chez moi.
Voilà ce que c'est que de passer l'année à paresser dans les parcs : quand arrivent les vacances, je travaille toute la journée !

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 6 août 2009 dans Avenue de France


le mois d'août sonne toujours l'apogée des grandes vacances, des shorts en mousse et des buissons de groseilles à maquereaux ; et du moment où elles s'essoufflent un peu aussi, parfois, quand la routine des jours en petite tenue atténue déjà le plaisir du soleil et du temps libre, comme à cette époque lointaine où il paraissait trop long ; quand les premier catalogues arrivent à la maison et que les couleurs des gilets d'automnes sont d'un exotisme fou.
C'était pas mieux avant, quand je trouvais que les vaches du pré d'en face, vue unique, étaient l'ennui personnifié, quand j'étais trop jeune pour décider de quoi la journée serait faite, et que je me pliais à l'emploi du temps familial, gentiment car je n'aurais été qu'embarrassée, comme je le suis finalement maintenant que j'ai le choix du roi, de toutes les possibilités offertes - et un peu intimidée.
Mais c'était mieux avant, quand la cour du jardin des grands-mères était immense et que tout ou presque nous étonnait, nous amusait, nous faisait tenir de longues après midi sans se lasser du même accessoire : les herbes de la soupe, les cailloux du moulin à café, les petits pots de yaourts remplis de graines ; quand quelques crayons et carnets étaient aussi la promesse de jeux innombrables et toujours palpitants ; dessiner, mais aussi écrire, raconter, fabriquer des prospectus, des tickets, des listes, des sous ; se les passer, les échanger, en faire un fond de commerce.
C'était pas mieux avant quand les journées étaient si longues qu'on ne savait plus comment les remplir et que l'agacement nous contaminait une par une, jusqu'à ce que, comme l'orage rituel du 15 août, les disputes et bouderies éclataient - et le soupir de la mère qui ne veut pas entendre de "je m'ennuiiiiie".
C'était merveilleux avant, comme ça l'est resté, d'ouvrir les volets le matin, quand le sentiment d'absolue liberté étourdissait et que je savourais l'idée, chérie pendant 10 mois, de huit semaines de totale vacance et d'oisiveté autorisée.
Cette année, comme toutes les autres, le mois d'août est rouge, vieillot, un peu passé, rouge du couchant, un peu orangé, éclatant et aveuglant, et sanguin ; et rouge aussi, dans le verre à pied.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 6 août 2009 dans Otsuka

quand je suis sortie, il faisait nuit. Normal : il était 19H. J'ai détaché l'antivol et enfourché mon vélo. Puis-je encore appeler ainsi, cette épave ? Chaîne rouillée, pneu arrière à plat, roue avant voilée... J'ai tourné à gauche, au petit parking du bas de ma rue. En face de moi, toute ronde, dodue, la lune brillait tranquillement. Dans la petite rue qui monte, à droite, je suis passée devant un crapaud, parfaitement immobile. Dans la sakura dori, les cigales que la journée n'avait pas suffi à essouffler emplissaient l'air de la bande son de l'été. Dans l'avenue de la gare, les lampions roses sont allumés depuis trois jours et annoncent le matsuri de la fin du mois. Pourvu que, ce jour-là, il ne pleuve pas. J'ai doublé une jeune fille en mini-short et talons hauts sur son vélo pliant. Au feu, ça sentait les légumes frits à chaque fois qu'un client entrait chez le vendeur de bentos. J'ai dévalé la pente en roue libre avant de tourner devant le temple. Jour de chance : quand tous les feux de l'avenue de Gokokuji sont verts, mon élan me permet de la descendre sans presque un coup de pédale. A cette heure-là, il n'y a plus personne au coffee precious moment. En revanche, même en plein coeur de la nuit, je n'ai jamais vu le Jonathan's voisin désert. J'ai traversé parce que la vue sur l'Edogawa est plus agréable depuis le trottoir de droite. Les agents de police sont encore indifférents aux passages devant leur bureau qui fait l'angle. C'est plus tard dans la soirée qu'ils procèdent à des contrôles. Le garçon a tiré par le bras son amie qui marchait juste devant moi et qui ne me voyait pas. Elle portait un tee shirt "Paris je t'aime" ainsi qu'un gros appareil photo et des cheveux très longs. Le vendeur de deux roues était encore ouvert et deux garçons discutaient, autour d'un scooter. L'enseigne de la boutique de thé aussi était encore allumée et ça m'a fait penser que je dois en racheter. J'ai attaché mon vélo, comme si ça avait de l'importance. Six mois déjà que je suis venue là. J'aurais dit moins. Mais c'est vrai que, la dernière fois, j'avais enlevé mon manteau pour m'installer sur le canapé de la salle d'attente du dentiste.
A mon retour, j'ai ouvert ma boîte aux lettres et, tapie sous une publicité immobilière, il y avait ta si jolie carte.

Depuis, elle ne quitte pas mon livre que je transporte partout.

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