
J'avais appris la technique au labo-photo : il suffisait de plonger une pièce dans le noir, de poser l'appareil sur un pied, de le déclencher en vitesse très très lente et, pendant ce temps, de changer de poses tout en éclairant ponctuellement la scène.
Ainsi, nous apparaissions plusieurs fois sur la même image.
Je me souviens d'Estrella qui mimait le geste de donner des coups de bâton à son double agenouillé qui demandait pitié.
Quant à moi, je me disais bonjour.
Mes mains, au lieu de se serrer vraiment, passaient l'une au travers de l'autre comme au cinéma, quand on veut signifier qu'un personnage est un revenant.
Mais, sur la photo, il était difficile de discerner laquelle de mes deux versions était un ectoplasme.
C'est une expérience à laquelle m'a fait penser celle que tu m'as racontée l'autre jour : quand, à ton retour de Tokyo, tu t'es vue sur des films datant d'avant ton départ et que tu as peiné à te reconnaître, que tu as eu l'impression de voir ton fantôme.
Et c'est peut-être ça, la vie, finalement : faire en permanence la mise au point qui permet de superposer tous les spectres de nous-mêmes, qui nous permet d'ajuster ce que nous avons été avec ce que nous sommes devenus afin de pouvoir changer tout en nous restant fidèles.
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 30 juillet 2009 dans Otsuka
pas encore de commentaires
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 30 juillet 2009 dans Aux Chatelets

moi qui glosais si bien, il y a trois jours à peine, sur la ringardise des gens qui ne savent pas vieillir (et qui au lieu de suivre l'air du temps, se figent, crispés, à leur moment préféré, oubliant par exemple de jeter leur sweet mauve et vert de cette exceptionnelle année que fut 1989), je me prends à penser que je pourrais être frappée du même mal. J'ai posté une liasse de courrier avec une satisfaction que ne me procure jamais un mail, fut-il exceptionnellement soigné, fut-il adressé à un inhabituel de mon carnet d'adresses, fut-il même enrichi de pièces jointes fabuleusement ébouriffantes. Contempler une fois encore le timbre, s'amuser de la concordance des couleurs - au début un hasard, très vite un choix-, vérifier la lisibilité de l'adresse, et jeter le tout dans une boîte jaune, me rend très satisfaite de moi-même. Et ensuite, penser aux mystères de son voyage !
Imaginer son parcours, le temps que la lettre mettra à arriver, la patine éventuelle qu'elle y aura gagné (peut être froissée, pliée, mais surtout tamponnée : en un mot adoubée). Rester perplexe en imaginant le réseaux postier, ses méandres, ses pièges, ses correspondances. Les toboggans, les tapis roulants, les casiers, les lasers décripteurs de codes postaux ; les postiers comme des fourmis, la salle des colis, les camions du courrier express. Les caisses des régions, des villes, des quartiers, des rues. La mobylette chargée de la lourde sacoche du préposé. Un bout de papier dans un fleuve qui, bravant les dangers, trouve son destinataire, l'élu, parmi les innombrables boîtes aux lettres de la planète. Ça me fascine, je dois bien le dire. C'est un peu bête, je dois le concéder.
Les centres de tris postaux me font rêver.
Alors que d'un clic de souris, je t'envoie un cliché.
pas encore de commentaires
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 23 juillet 2009 dans Otsuka
l'activité principale de la semaine avait été de tourner autour de l'arbre afin que son ombre ne nous fasse jamais défaut.
Tourner les pages de nos livres, ça aussi, nous l'avions beaucoup fait.
Et chercher la meilleure place pour la sieste du début de l'après-midi.
Passé le thé du petit déjeuner, nos boissons étaient fraîches, nos repas peu élaborés.
Nous n'allumions pas la radio : vivre la canicule nous suffisait, il ne nous était pas nécessaire de l'entendre commenter...
Le bruit de fond était celui des insectes, des tracteurs et des chiens avoisinants. Et, pendant toute une journée, les veaux que les voisins avaient sevrés avaient pleuré.
A la fin de la semaine, les propriétaires -qui pendant ce temps avaient logé dans notre maison- étaient rentrés et nous avions passé le week end ensemble, nonchalemment ...
Depuis, les fenêtres ont été changées, un chat bleu s'est installé, les arbres du jardin ont poussé... Mais il m'est aisé de t'imaginer à ton tour assise sous l'arbre, en train de boire un thé et colorier tes carnets pendant que l'homme emplit de Normandie ses appareils photo et que les filles profitent de l'herbe à perte de vue.

Chère Ga, je ne sais pas ce que tu penses de ce jardin mais moi, il me semble qu'il serait un bon lieu de rendez-vous pour notre été prochain.
pas encore de commentaires
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 23 juillet 2009 dans Aux Chatelets

pas un bruit. Les enfants dorment, les gouttes tombent des arbres. Il fait nuit noire. Il paraît que les citadins en vacances tournent et retournent dans leur lit avant de trouver le sommeil, dérangés par l'absence de bruit.
Rien ne nous a jamais empêché de fermer l'oeil. Ni les soucis, ni le bruit, ni les festins trop arrosés, ni un mauvais matelas. Et ce soir, il n'y a ni festin, ni soucis, encore moins de mauvais matelas. Nous allons dormir dans un abandon bienheureux. Des nuages sur nos têtes, et du vert tout autour.
Pour demain, des jouets sur le tapis, une table longue et large, un gâteau sous cloche, des magazines éparpillés. Nous n'allons rien faire, dans un abandon total et bienheureux. Même pas jouer aux touristes, ni explorer les prés alentour.
Rien. De rien. Total, et bienheureux.
pas encore de commentaires
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 16 juillet 2009 dans Rue Meyrueis

''(photo de monsieur be)''
c'est l'heure des valises, comme c'est l'heure du déménagement. Tout ce dont on a besoin pour vivre. Quand on y pense : rien. Juste nous, et une petite robe. Un bouquin, quelques stylo. Même le papier, on peut le trouver partout.
Et pourtant, s'il fallait étaler des chiffres comme les journalistes qui n'ont rien à dire, on parlerait de plus d'une quarantaine de petites culottes emballées, quelques 8 kg de robes, robettes, jupettes et nuisettes pliées en position infroissable ; deux ou trois vanity de crèmes de jour, de corps, d'avant et d'après soleil, de baume à bobo, de lotion à moustiques, de shampooing, de savon, de dentifrice, de trousse à pharmacie miniature et de rouge à lèvre (surtout l'indispensable teinte qui fait rire les garçons : le bois de rose couleur de peau). Des mètres de chaussettes des petites laines-au-cas-où, des tenues de farniente, des tenues de combat, du foulard et du gilet. Des barettes, des élastiques, des serre têtes, des brosses, des chapeaux. Et même de l'anti-poux.
Je vais prendre la position du rangement sélectif, les grands d'un côté, les petits de l'autre, faire des colonnes et des synthèses, penser pratique.
Et finalement, il est tentant de reprendre les habitudes de mes 13 ans, quand ma mère levait les yeux en même temps que les bras au ciel en s'exclamant ; quand je n'avais pas pris l'option organisation et que toute ma vie était tracée d'évidences sans failles - trier, ranger, préparer ? pour quoi faire? Comme dans les films où l'on ne fait jamais pipi et où le tourbillon des émotions rend secondaire les contingences matérielles ; comme quand l'héroïne plie bagage en une minute sur un hymne joyeux et déterminé ; comme si j'étais définitivement ''Mon oncle'' plutôt que sa soeur :
Je vais ouvrir les armoires, et transvaser.
pas encore de commentaires
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 16 juillet 2009 dans Otsuka

la première fois qu'on y était retournés, c'était tellement étrange : monter les escaliers pour entrer chez eux -on avait tellement l'habitude de les descendre- et, au-dessus de nous, on avait entendu marcher mais, évidemment, ce n'était pas nous.
Pareil rue Auber... On n'avait pourtant pas rêvé la scène : le chat qu'on avait drogué qui avait malgré tout cassé le vase de mes 20 ans et les cartons qu'on les avait regardés empiler dans le camion. Mais, à nouveau, nous avions gravi les deux étages et, cette fois, c'était lui qui nous avait ouvert après maintes fois le contraire. Cette fois, c'était lui derrière le comptoir de la cuisine, lui qui emplissait les tasses de thé. L'armoire était restée mais ce n'était plus chez nous et il avait dit "au début, j'avais toujours l'impression que j'allais vous voir quelque part".
Il m'arrive de revisiter mentalement la maison telle qu'elle était avant qu'on la mette en cartons, telle qu'elle ne sera jamais plus.
Je vais d'une pièce à l'autre, je passe un doigt sur la tranche de mes livres, je choisis un disque, j'ouvre les tiroirs, les portes des meubles. Quatre ans après, je sais encore exactement où sont rangés les objets. Les lunettes qu'on ne porte plus, l'omelette en plâtre offerte par Chloé, les encens de toutes sortes. Les vases sur l'étagère, le panier du marché et, dedans, les boîtes à oeufs en désordre. Dans le bureau, les lettres de Mamy, des affiches dans un rouleau, tous mes négatifs photo dans une caisse en bois.
Est-ce que, quand on revoit ses affaires, des années après les avoir quittées, on retrouve sa vie là où on l'avait laissée ?
Je ne voudrais pas que ce soit le cas. Je ne voudrais pas que tout ce qu'il me reste à vivre ait une teinte sépia.
Si le diable existe et que je mérite d'être punie, je sais que le pire de tous ses châtiments serait de faire de moi une éternelle revenante.
pas encore de commentaires
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 9 juillet 2009 dans Rue Meyrueis

Nina Simone chante dans le salon. Le vent traverse les pièces, il y a encore des bols sur la table. Envie de pains au lait, à faire, à pétrir avec les mains. Sac de plage, sac de parc. Des bouteilles au frais. Des livres éparpillés, cornés, marqués. Des carnets aussi. Des craies grasses sur la nappe à carreaux, de la peinture dans des petits pots. Les volets encore fermés, le drap froissé. Les pièces sans dessus dessous. des jouets, des vêtements, des dessins. Du tissus. Des modèles, des envies, des sacs de soldes. De nouvelles boucles. Du fait main. Le petit matériel à bijoux, les pinces. Des bobines, du scotch. Des crèmes. La douche, à midi. Le menu : le panier du marché, tel quel. Les portes qui claquent, trop de courants d'air. Des coups de fil. Des jeux. Des listes, mais pas d'emploi du temps.
LES GRANDES VACANCES.
pas encore de commentaires
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 9 juillet 2009 dans Otsuka
aujourd'hui, je n'arrive décidément pas à t'écrire !
En effet mon cerveau, au lieu de ressembler à un jardin à la française récemment taillé, à un loft au mobilier minimal, ou à tout autre décor favorisant la concentration et l'éclosion d'idées lumineuses et pertinentes dont je pourrais te faire part, mon cerveau, donc, ressemble plutôt à :

-la rue piétonne d'une ville de province un soir du 21 juin.
-Un cirque où tous les numéros ont lieu en même temps.
-La sortie d'un stade à la fin d'un match de foot.
-Un magasin d'électronique d'Akihabara un samedi après-midi.
-Une salle de répétition d'une fanfare et d'un groupe de majorettes.
-La trousse de maquillage de Victoria Beckham.
-Une gare parisienne un jour de grève de la SNCF.
-Un magasin de porcelaine après le passage d'un éléphant.
-Une piscine un jour réservé aux scolaires.
-Un caddie empli des courses de la semaine d'une famille nombreuse.
-Un stand d'auto-tamponneuses d'une fête foraine.
D'ici la semaine prochaine, je compte bien avoir fait le tri !
Alors je t'embrasse et te dis à jeudi !
pas encore de commentaires
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 2 juillet 2009 dans Otsuka
n'ayant pas été élevée à la baguette, l'attachement national des Japonais pour le riz blanc m'amuse en même temps qu'il m'attendrit.
Traduire "onigiri" par "boulette de riz" me semble toujours impropre tant le terme "boulette" ne restitue ni la forme triangulaire impeccable ni la blancheur immaculée qui contraste élégamment avec l'algue nori noire.
Quelle que soit l'heure, quel que soit le lieu... Je ne passe pas une journée sans voir quelqu'un en déballer et les avaler en quatre bouchées machinales et pressées ou les savourer longuement avec concentration.
Au thon et à la mayonnaise au rayon frais du combini.
Nature et à agrémenter de petites garnitures variées au salon de thé.
Encore chauds et fourrés à la prune salée chez le marchand de riz.
Faits maison et contenant un peu de saumon...
Les onigiris me sont devenus tellement familiers, tellement emblématiques, que, lorsque je vois les Japonais en manger, c'est un peu comme si je les voyais mordre dans le drapeau de leur pays !
J'ai tendance à oublier qu'en France, la vie n'est pas si nomade, qu'on croise rarement dans sa journée une herbe verte qui donne envie de s'y étendre et que les heures des repas sont plus fixes.
Il n'est donc pas étonnant que rien ne me vienne à l'esprit quand je cherche dans notre culture, un équivalent à ces en-cas si pratiques et si répandus.
En tout cas, je ne vois rien d'aussi élégant.

pas encore de commentaires
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 2 juillet 2009 dans Rue Meyrueis

les première fois, quand on voyait la bande bleue briller à l'horizon, après des heures pénibles en voiture, le mal de coeur et la chaleur, trop serrées, l'ennui qui nous avait rejoint au dixième kilomètre, quand il y avait des doigts pointés dans le virage "Là-bas ! Regarde, tu la vois ?", quand on sentait déjà l'iode, ça nous mettait dans un état de surexcitation et de ravissement incroyable. On n'avait jamais rien vu, et un horizon marin, encore moins. On ne pensait alors plus qu'à ça, s'y jeter. Avec ou sans maillot, même s'il fallait marcher d'abord trop longtemps sur le sable brûlant, même s'il fallait calmer nos ardeurs, "attends, attends, on va d'abord décharger la voiture", on y croyait à cette arrivée de chiens fous, on se disait que sitôt le moteur arrêté, on allait se jeter dans les vagues et que rien ni personne ne pourrait nous en empêcher. Parce qu'on n'imaginait de toutes façons pas s'arrêter ailleurs que sur le front de mer. Nous étions là pour ça. Nous étions si petites alors, il n'y avait pas de raisonnabilité et d'attente qui vaille. On nous l'avait promis, et maintenant elle était là. Ce moment là était sans doute le meilleur de toutes les vacances, tellement il était chargé de promesses.
Parfois personne ne se baigne. Nous sommes sur la plage et il n'y a aucune précipitation à enfiler les maillots, ni à se jeter à l'eau. Ou alors juste les pieds. Il y a toujours mieux à faire, s'allonger, faire des boulettes de sable, ouvrir un livre, sortir des jouets. On ne lui jette pas de regard d'envie, et même souvent on chipote. Trop de vent, pas assez de vagues, trop de sel. Comme si on ne regardait pas au bon endroit.
Il faut croire que cela se mérite.
