Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 25 juin 2009 dans Otsuka

la qualité n'a rien à voir. Il m'est arrivé autant de fois d'invoquer le sommeil pour avoir moins l'impression de perdre mon temps devant une mise en scène sans parti pris que de maudire mes yeux qui se fermaient bien malgré moi devant une interprétation passionnante.
En plus des trains et des voitures, les salles de théâtre et de cinéma sont des lieux qui favorisent une sorte de sommeil que je suis incapable de combattre. (Les salles de cours également mais ça, c'est une autre histoire...)
Je me méfie des souvenirs que je garde de certaines pièces, de certains films devant lesquels je sais m'être endormie. Car mes rêves se mêlent alors aux images et aux dialogues...
J'y suis retournée le lendemain quand, à la sortie d'une pièce d'Heiner Müller, nous étions enthousiastes mais que tous disaient que le texte nécessitait une concentration soutenue alors que je pensais qu'il était d'une limpidité absolue.
Je me suis ainsi aperçue que, le premier soir, j'avais dormi à partir du milieu de la pièce, la réinventant à la guise de mon inconscient qui s'en était saisie. Le lendemain, je n'ai cédé au sommeil que vers la fin que j'avais déjà vue la veille. Il m'a fallu deux soirs pour me rallier à l'avis général.

La séance de Nouvelle vague était tardive et la salle un peu trop chauffée. Il ne me reste donc plus beaucoup d'images en tête. Pratiquement aucune même, à part la blondeur de l'actrice et Alain Delon se noyant.
Malgré cela, je connais ce film de Godard par coeur. Car il existe en disque. Et je ne compte pas les fois où je l'ai écouté. Surtout en faisant le ménage.

La semaine dernière, je me suis dit qu'il serait temps que je le fasse, le grand ménage de printemps. Car si je tardais trop, l'humidité de la saison des pluies allait rendre la poussière poisseuse et mes gesticulations obligatoires très pénibles.
Parce que je manquais d'entrain malgré le bien fondé de mon raisonnement, je me suis dit qu'une bande son adaptée me mettrait dans l'ambiance. Et que, étant si familière du film, je pouvais utiliser mon dvd des Demoiselles de Rochefort à la manière d'un cd.

La saison des pluies a commencé et mon ménage de printemps n'est toujours pas fait : je n'ai pas pu résister aux images et, au lieu de faire la poussière, je suis restée devant l'écran à rêver de jupes plissées colorées et de chorégraphies simplistes avec mon amour pianiste.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 25 juin 2009 dans Rue Meyrueis


j'ai quitté mes vêtements sitôt rentrée à la maison. L'appartement, volets baissés, offre sa pénombre. Je noue les liens dans le dos, autour du cou.
Je suis dans une piscine sans eau, où ricochent à travers les persiennes les rayons du soleil, qui se reflètent sur les murs. Le carrelage froid est un réconfort sur lequel je marche pieds nus. Ça sent le lycra ; ça rappelle le déjeuner sur l'herbe derrière les bassins. Manger en slip de bain humide, les jambes repliées ; manger du froid, avec les doigts. Des chips Flodor qui s'émiettent dans le replis des genoux, qui laissent leur sel sur les phalanges fripées. Mordre les fruits de saison, les pêches, les abricots, les tomates, sans ordre et sans fin. Boire aux épais gobelets de plastiques granuleux - quand ce n'est pas directement à la gourde, en plastique aussi, de la même collection. Rompre la baguette et se faire piquer par les miettes égarées sur la rabane.
Le retour à la maison ensuite, loin des cris et des éclaboussures, des bruits secs de tongs dans les vestiaires humides et javellisés, l'évasion des abords d'un bassin trop fréquenté quand le soleil devenait trop fort, - ça suffit maintenant, allons-y-, c'était un délice. Repues et ramollies par les jeux d'eau, les épaules crémées de baume onctueux, on se vautrait, avec le bas du maillot qui avait séché, dans l'ombre que la maison, confinée depuis notre départ, nous avait gardée. Le cadeau des après-midi de juin.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 18 juin 2009 dans Otsuka


ma mémoire, décidément, est en papier.
Ce qui dort dans les cartons du garde-meubles français, ce qui constitue mon passé, ce qui résume ce que je suis, ce sont : des livres, des photos et des lettres.
Après m'être débarrassée, pour une raison dont je ne parviens pas à me souvenir, de celles de Thierry, le premier de mes amoureux qui, malgré la brièveté de notre histoire, avait pris le temps de m'en écrire plusieurs, je n'ai plus jamais jeté aucune des lettres que j'ai reçues.
Mon rapport à la correspondance constitue une exception car, pour le reste, je ne suis pas très conservatrice.
Je pourrais, pourtant, me séparer de bon nombre de lettres dont je me rappelle encore intégralement le contenu. Premier matin d'un stage de planche à voile, cadeaux d'anniversaire offerts par un amoureux, couleur des yeux du garçon objet de fantasme... des détails de la biographie adolescente de personnes qui ont parfois préféré les effacer de leur propre mémoire !
Je doute que mes correspondants aient conservé mes lettres avec autant de persévérance... Je ne leur en voudrais pas si j'apprenais que, à la faveur d'un déménagement, ils se sont débarrassés de ce passé révolu... Il n'y a guère que mon dentiste qui a sérieusement pensé à ce que mon écriture pouvait lui rapporter si sa prophétie se réalisait et que je devenais célèbre et il s'est judicieusement contenté de mon autographe !
Ces lettres témoignent d'un temps qui a précédé l'internet. Mais pas seulement : encore aujourd'hui, toi et quelques autres m'écrivez et plusieurs boîtes d'enveloppes à mon nom garnissent l'unique étagère de mon appartement.
Car oui, décidément, ma mémoire est en papier. Et vos courriers vous rapprochent, vous mes chers absents.

La tienne est cursive et pressée, comme si tu avais tant à dire que tu avais à peine le temps de lever le stylo du papier entre les mots...
J'ai compris récemment que, si je ne connais pas l'écriture d'une personne, je ne peux m'en sentir véritablement intime.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 18 juin 2009 dans Rue Meyrueis


depuis qu'elle grandit comme une herbe folle, c'est à dire quasiment à l'oeil nu, Petite Ourse, qui de fait devra bientôt trouver un autre nom, affirme son caractère ; peaufine ses idées ; aiguise ses remarques.
Face à la vitre, assise comme au comptoir - comme à la balustrade du ferry, à la loge de l'opéra -, elle affirme, les yeux dans le vague : " Je l'aime moi, cette maison". A-t-elle ouï dire que nous aimerions la quitter? A-t-elle senti qu'elle était sur la sellette, cette maison qui n'en est pas une ?
Elle penche la tête pour s'appliquer et teste tous les crayons du pot. On est sur mon bureau. Mes crayons n'ont ni paillettes ni couleur attrape-oeil, mais elle veut tous les saisir et observer si c'est bien ainsi que je fais quand elle est à l'école, quand elle reste à l'étude à contre coeur parce que j'ai du travail. "Ne veux-tu pas t'arrêter de travailler pour t'occuper de nous?", avait-elle lancé, alors outrée de sa mauvaise journée.
Elle colorie consciencieusement et nous restons silencieuses. Les chansons s'enchaînent et elle les commente toutes. "Je l'aime pas celle-là. J'aime la chanson, mais ne trouves-tu pas qu'il a une voix débile? Ah, celle-ci, c'est ma préférée."
Tandis que je m'habillais ce matin, je ne voyais de mon lit où elle s'était réfugiée que ses pieds qui battaient la mesure du disque. Ce fameux geste qu'elle a su accomplir si tôt et de manière si assurée. Petite Ourse aime la précision, la musique, le spectacle, la critique.
Et elle le dit elle-même, dans son jargon : plus tard, elle sera "star kimbeule".

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 11 juin 2009 dans Otsuka

ça me fait sourire quand tu dis "je mène l'enquête". Pourtant tu as raison : c'est vrai qu'il y a de ça dans le fait de nous plonger dans notre passé.
Dans certains cas hélas, notre enquête piétine et, faute de pouvoir convoquer certains témoins, il nous faut nous résoudre à la joindre à nos dossiers irrésolus...

Tout avait commencé avec la pizza que j'avais cuisinée. Tous deux munis d'un couteau, nous avions partagé un fou rire en découvrant que la pâte était aussi difficile à entamer qu'un bloc de pierre.
Comme il avait la bouche pleine, je lui avais demandé de répéter son prénom. Jaime avait trois ans de plus que moi et un niveau de français nous permettant une conversation fluide. Ca tombait bien : nous avions beaucoup à nous dire.
Le concert avait été réussi, l'ambiance était joyeuse et la soirée était devenue dansante.
Il connaissait les paroles pour les avoir apprises en cours de français et nous avions continué à rire en chantant "elle court, elle court, la maladie d'amour". Peu importait la chanson : ce qui comptait vraiment, c'était sa façon de me tenir contre lui. Et à la fin de la danse, on s'était embrassés.
Le reste de la nuit avait été gai et tendre. Il y avait eu d'autres danses, d'autres baisers aussi.
Le lendemain, nous avions tous rendez-vous à l'hôtel de ville. A l'issue de la réception, il était monté dans le bus à destination de Madrid et j'avais traversé les rues d'Orléans sans les voir, encore portée par son rire et son charme.
Nous savions que la nuit légère, belle et si joyeuse que nous avions partagée serait le seul souvenir commun de nos deux vies mais j'avais son adresse dans ma poche et le soir même, je lui avais écrit.
C'était le début de l'été et j'étais partie passer quatre ou cinq jours en Suisse. Si j'avais été tentée d'être triste, la pluie, la brume, les cloches des vaches, les nuits aléatoires en camping, la beauté des sommets m'auraient de toute façon distraite de ce projet.
J'espérais, cependant, qu'il m'aurait répondu, pendant mon absence.
Je n'avais pas de courrier mais ma mère m'informa qu'un garçon avait appelé, le lendemain de mon départ. Il était charmant, il était Espagnol. Il n'avait pas voulu laisser de message, avait dit que, de toute façon, il rappellerait dès que je rentrerais.
Jaime n'a jamais téléphoné à nouveau. Et n'a pas davantage répondu à mes lettres. Je n'ai jamais su ni la raison de son appel ni celle de son silence.

J'ai beau me souvenir parfaitement de cette nuit de 1986, j'ai beau reprendre les éléments du dossier de temps en temps... L'énigme reste là, toute entière.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 11 juin 2009 dans Rue Meyrueis


Sur la route de l'aéroport, j'avais branché le GPS ; par habitude, parce que je connaissais le chemin. Les routes, les ronds points et les embranchements, finalement, je m'y trompe rarement. Le ciel rougissait, et je montais le son de l'air de jazz. Les nuages filaient. J'ouvrais les fenêtres, les remontais entre deux feux rouges.
Ce soir, ma cabine sera pour une personne. Et pour toute la semaine encore. S'étirer et dormir en biais, le dos fermement calé sur la bosse, je vais dormir les volets ouverts. Me faire réveiller en fanfare, un peu plus tôt que d'habitude. M'autoriser des soirées dépenaillées, masque de boue, cire orientale. Dans la maison comme sur un bateau, chacune a regagné sa cabine. La nuit tombe par la vitre, l'atmosphère est bienveillante. Je ne parle à personne -ranger les plateaux, les assiettes.
Dans sa cabine à lui, il doit regarder un film, les genoux encore encombrés du plateaux repas en plastique. Il a lui aussi, une semaine entière en solitaire. A jeter ses chaussettes en boules, à s'enrouler dans toute la couette sans avoir à batailler pour la garder.
Tous les soirs en éteignant, je ferai, malgré la largeur du lit, le décompte : celui du jour où notre bateau rentrera à bon port.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 4 juin 2009 dans Otsuka

l'employé de la poste ne me sourit pas.
Il affranchit mon courrier, il pèse mes paquets, il me remercie en me rendant la monnaie. C'est déjà ça mais c'est bien tout.
Je me demande toujours pourquoi.

Jeudi dernier, il faisait nuit mais les rideaux n'étaient pas encore tirés. La musique était celle de Dexter Gordon. Le bâton d'encens diffusait le parfum d'un bouquet d'épices. J'avais sorti le papier rose incrusté d'éclats brillants acheté chez les vieilles dames à Jimbocho, mes tampons encreurs et le scotch coloré.. et j'emballais tes cadeaux.
C'était exactement comme on se l'était dit, quelques jours auparavant : soigner nos envois, c'est leur donner un sens, les accompagner, jusqu'au bout. Et, ce soir-là, j'ai beaucoup pensé à toi.

La pluie mêlée au vent du vendredi matin a été sur le point de rendre mon humeur chagrine. Serrant le paquet au plus près de moi, je me suis hâtée dans la montée, à grandes enjambées.
"Furansu desune ?!", m'a dit l'employé. A force, il connaît ma nationalité. Comme d'habitude, il a collé la vignette, m'a indiqué le montant et m'a donné, en échange de mon billet, mon reçu et ma monnaie.
Le croiras-tu ? Ce jour-là, il m'a souri pour la première fois.
Je me demande encore pourquoi.

Chère Ga, il y a des morceaux de pommes dans la salade de kabocha du déli de Shimokitazawa. Et je suis sûre que ça te plairait autant qu'à moi.
A défaut de pouvoir t'y inviter pour le déjeuner, je te souhaite une très très belle journée.
Je souhaite aussi qu'un employé de la poste sonne chez toi pour t'apporter mes cadeaux d'anniversaire. Et j'espère qu'il te sourira.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 4 juin 2009 dans Rue Meyrueis

sur les oreilles, dans la bouche, en clafoutis, en petites crèmes : la maison sent la cerise. J'en récupère les noyaux. Ils marinent dans l'eau bouillante, sèchent dans l'écumoire, foncés et polis. On a envie de s'enfoncer les doigts dans le bocal. Bâtons de glace, caissette de fraises. Au soleil sur le rebord de l'évier, l'odeur de l'été dans le bois chauffé. La récupération, j'avais cessé, je rêvais au contraire de tout bazarder. Et puis ça revient, on ne sait jamais. D'ailleurs c'est différent, cette fois-ci je sais déjà. Rien de plus que l'utile, pas de superflu. Boîtes d'allumettes, chutes de papiers, boîtes à chaussures et papier de soie des citrons, pots de yaourts cirés à l'ancienne. Ils restent peu de temps inactifs. Et pourtant, avant, je voulais tout finir à peine commencé, j'avais hâte. La bouteille de shampooing, le tube de peinture jaune, le bloc-note à rayures, tout. Je ne supportais pas plus les cartons et les bouts de ficelles, les cailloux souvenirs, les rognures fascinantes qui m'encombraient. J'avais tout vidé, quelle place ça avait fait.
Quand il fait chaud comme en ce moment, la chambre des enfants sent l'osier ; les enfants sentent l'osier quand elles ont chaud. Les fenêtres sont ouvertes, on entend un hululement. Attention aux moustiques. Quand il fait bon comme en ce moment, on se sent le droit d'être indolent. Pieds nus, les doigts gonflés, l'étirement opiniâtre. Prêts à tout, et à rien surtout, on révise les soirées d'été. Le mois de juin est décidément bien chargé.

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