Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 28 mai 2009 dans Otsuka

j'ai tout de même mis un moment avant de me rendre compte de ma méprise et comprendre que lorsqu'Errol Flynn écrivait de son personnage qu'il "avait quitté le navire avec quelques livres en poche", il s'agissait effectivement de papier... mais pas sous la forme à laquelle je pensais !!!

Au lieu de "déformation professionnelle", Didier disait seulement "déformation". Et ça nous amusait, cette formule.
A force de passer mon temps à lire ou à écrire, à écouter des émissions littéraires ou dans lesquelles des cinéastes racontent comment ils ont travaillé sur l'adaptation du livre dont leur film est tiré... C'est par déformation que je me suis trompée pour interpréter cette phrase.
De même, écoutant des magistrats parler, j'avais fini par réaliser que les "auteurs" dont il était question n'étaient pas du genre à avoir commis des best-sellers !!!
A l'époque de ma vie où les Verdurin m'étaient plus familiers que mes plus proches amis, où les inclinaisons du coeur du narrateur pour Albertine me passionnaient davantage que n'importe quel fait d'actualité, j'avais justifié par ma lecture mon indisponibilité momentanée auprès de Nadine.
"Ah oui, c'est ce que lisent aussi tous mes amis."
Sa réponse m'avait surprise : j'ignorais que l'auteur qui me passionnait tant était si populaire dans le milieu scientifique !
C'est depuis ce jour que, qu'il s'agisse de l'oeuvre de Proust ou d'un magazine pointu dans un domaine qui n'est pas tout à fait celui dans lequel j'excelle, je sais toujours de quoi il est question lorsqu'on me parle de La Recherche.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le mercredi 27 mai 2009 dans Rue Meyrueis


Si je me portraiturais en femme d'affaires, j'aurais des lunettes ou un stylo dans la bouche, un air légèrement agressif et un peu absent à la fois, un bloc-note à portée de main, un téléphone aussi. Si je devais gérer mes collaborateurs, les rentrées d'argent et les moyens d'en obtenir, la communication et l'image de la marque, j'aurais des tableaux de conférence à dérouleur de papier et des feutres Velleda, une baguette pour pointer la présentation Excell, une jupe serrée et des cols lavallières.
Mais je n'aime pas prendre la parole en réunion, ni porter de lavallière. J'ai renoncé il y a 10 ans à m'intégrer dans l'entreprise, même en simple salariée, malgré des collègues esthètes et volontaires, scrupuleux et soucieux de faire des choses bien. Malgré la fiche de paye, régulière et rassurante.
J'ai tourné le dos à l'émancipation des magazines féminins, j'ai choisi de choisir, sans patron, ce que je ferai et comment, et quand, aussi.
J'avais patiemment attendu jusqu'ici un bon mouvement des astres, une conjecture favorable, un élan du dehors, un coup de pouce du destin qui me permettrait d'abattre les cartes que j'avais en main.
Et quand je suis sortie pour refaire le plein chez Gibert la semaine dernière, acheter des bristols en demi-teinte pour l'imprimante, des gommes et des carnets, des enveloppes, je ne savais pas encore que j'avais décallé un peu mon point de vue. J'avais pris sur la tablette un roman à couverture bleue, avec des fleurs. Ce n'est qu'hier soir, en relisant cette couverture dans les mains du garçon à qui je l'ai offert, que j'ai compris que j'avais avancé sans m'en rendre compte. Ça parle de "gratitude au travail", et je ne me suis pas trop gênée pour faire un recoupement immédiat...
J'ai décidé que j'étais prête à cesser d'attendre et à abattre mes cartes. Et je me suis congratulée chaleureusement d'avoir choisi la vie sur mon bureau.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 21 mai 2009 dans Rue Meyrueis


il y a des maximes qu'on a fait nôtres, des principes qui nous soutiennent et des phrases qui nous enrobent. Pour appréhender, comprendre, apaiser ou tenir à distance les évènements. Je l'ai lue hier dans le livre du moment : "rien n'est jamais définitif", et je l'avais justement entendue dans sa bouche à elle, à qui je destine ce livre là - j'avais senti aux premières pages qu'ils seraient fait pour s'entendre.
De mon côté, j'affirme à tout instant que "tout est une question de point de vue". Ça n'est que trop vrai tellement il est éreintant d'ouvrir la bouche en évitant les quiproquos, en ménageant les susceptibilités, en réprimant les jugements hâtifs, et les mots à double sens.
Faudrait-il s'en remettre au langage du corps? Faudrait-il se taire à tout propos?
Je les ai observés en pensant à toi, ce couple d'adolescents muets. Quand nous avions ri du silence obstiné que ces deux là s'opposaient, tandis que nous avions parlé, et parlé, assises juste à côté, tandis qu'ils n'échangeaient rien. Le jeune homme, celui que j'ai observé sans toi, avait planté ses yeux dans les yeux de la jeune fille, et leur lien était apparu dans une troublante évidence. Ils restaient là, face à face et j'ai du vérifier à plusieurs reprises que leurs lèvres ne bougeaient pas, tant ils semblaient se parler.
Ils avaient raison ; souvent on ferait mieux de se taire.

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Chère Ga,

Par gwen le mardi 19 mai 2009 dans Otsuka


mardi, j'étais dans le train et, au fur et à mesure des arrêts, la foule dense du départ s'est dispersée jusqu'à ce que nous ne soyons plus que quelques uns dans le wagon.
La porte cliquetait. La voix féminine synthétique annonçait les arrêts qui se sont espacés. L'homme a replié son journal impeccablement, après chaque page lue.
Bientôt, il n'y a plus eu d'autre bruit que celui du train.
J'ai regardé les gens, autour de moi. Comme souvent, j'étais la seule occidentale. Comme souvent, ils étaient nombreux à être masqués.
Leurs yeux ne laissaient rien transparaître de leurs pensées. Pas plus que les miens, sans doute.
J'aime ces moments où nous sommes trop absorbés par notre vie intérieure pour nous soucier des apparences, ces moments où notre visage s'abandonne.
A Yokohama, le wagon a achevé de se vider et, pendant que je regardais les temples, les forêts de bambous, les escaliers rouillés en colimaçon et les enseignes défiler, mes pensées sont devenues nomades.
C'est le propre des heures de train mais aussi de voiture, d'avion... L'esprit aussi est en voyage et vagabonde.
J'ai repensé à toutes ces heures que, plus jeune, j'ai passé sur la banquette arrière de la voiture, quand nous traversions la France, dans un sens ou dans un autre.
Finalement, rien n'a vraiment changé, à part la physionomie du paysage qui défile à la fenêtre et celle de mes compagnons de voyage : maintenant comme avant, quand je laisse errer mes pensées, je les retrouve toujours du côté de l'amour.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 14 mai 2009 dans Otsuka

Je m'éveille aux environs de cinq heures alors que le jour a déjà commencé.
Mon balcon au soleil n'est plus fréquentable après neuf heures.
Et, bientôt, je n'aurai envie d'y boire que du thé glacé.
J'ai gazé un cafard dans l'entrée.
Deux jours après qu'il m'a paru indispensable, le petit cardigan atone de chez Muji est devenu superflu.
En haut de chaque côte gravie à vélo sans transpirer je me dis que c'était peut-être la dernière.
J'ai beau scruter l'horizon, je sais que l'humidité va me priver du Mont Fuji jusqu'aux beaux jours de l'automne.
Et les piques-niques sur le bord du terrain de base-ball ne sont encore possibles que quand le vent souffle ou quand le soleil se cache.
Mon appétit ne s'ouvre qu'à la vue du rouge des fraises, des couleurs piquantes des agrumes de saison ou de celles des salades mêlées.
Ou devant la pâleur laiteuse et tendre du tofu frais.
Les éventails ont fait leur réapparition.
Je ne vais plus à Ikebukuro le mardi.
Je ne vais plus à Shinjuku le mercredi.
Je ne vais plus nulle part le vendredi matin.
J'ai l'impression que ce n'est pas seulement la saison qui est en train de changer mais ma vie entière.
Et, comme un vêtement mal ajusté, elle est un peu flottante.
Il faudrait que je fasse quelques retouches ou que je taille, carrément, un nouveau modèle.
Mais je n'ai aucun talent de couturière.
Et puis... En plus de ne pas avoir de patron, je n'ai pas d'imagination.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 14 mai 2009 dans Rue Meyrueis

il y a à mes pieds un escargot qui baîlle et qui hésite à sortir de sa coquille. D'où je suis, il est pareil à un animal à poils roulé en boule dans sa panière. Les gouttes de pluies s'interrompent, reprennent. Quand ils bavaient dans leur cuvette de sel, dans l'évier du sous-sol parental, j'aurais juré les entendre crier. Ce n'était que jus et cristaux qui crissaient.
Je n'ai jamais eu beaucoup de talent pour les plantes, mais désormais, j'aime bien m'y attarder. La patience me vient maintenant, nouvelle et vaguement louche, et je me dis avec dégoût que si j'avais apporté mon aquarelle, j'aurais pu me laisser glisser doucement dans la croute avec la bonne volonté et l'assurance que cet accomplissement était nécessaire.

Tu sais, l'inspiration est revenue doucement. Quand je tourne des pages, quand je relis mes notes, quand je fais du lèche vitrine. Ça jaillit du fond comme une chatouille qui resserre le ventre.
L'escargot ne bouge plus, à moitié sorti - il s'est fait un lumbago. La pluie hésite aussi.
Le vent se lève et un train passe et la porte s'ouvre, en même temps.
Il est l'heure.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 7 mai 2009 dans Otsuka


pourquoi préfère-t-on les pavillons aux appartements anciens ?
Pourquoi conserve-t-on ses cahiers d'enfance, ou pas ?
Pourquoi ne porte-t-on jamais de robe longue ou de vêtements en lin ?
Pourquoi aime-t-on les chiens ou les chats ou les deux ou rien ?
Pourquoi est-on curieux des autres, ou pas ?
Pourquoi a-t-on besoin de garder les livres qu'on aime ou préfère-t-on les vendre, les donner ou bien ?
Pourquoi finit-on son assiette en 8 minutes 15 ou en 2 minutes 37 ou ne la finit-on pas ?
Pourquoi aime-t-on la vie en caravane ou non, tout mais surtout pas ça ?
Pourquoi est-on soi et pas un(e) autre ?
Pourquoi écrit-on au stylo plume ou au crayon bille ou pas du tout ?
Pourquoi aime-t-on mieux le blanc du poulet ou la cuisse ou ni l'un ni l'autre ?
Pourquoi fait-on des photos, ou pas ?
Pourquoi fait-on des albums photos, ou pas ?
La liste est longue de ce qui, de nos personnalités, n'est pas d'emblée facile à expliquer...
Moi, par exemple, je ne sais pas pourquoi je pars aussi peu en voyage.
Pourtant, partir permet de revenir. Et, plus que tout, c'est ce moment-là que j'aime : quand on ouvre la porte et qu'on se retrouve chez soi. Que, loin des décalages horaires, des péages d'autoroutes ou des compartiments non-fumeurs, on se retrouve soi.
Après les deux mois des vacances de l'enfance, la maison me paraissait toujours changée. Après les trois semaines passées en France l'an dernier, l'appartement m'a semblé si petit (ainsi, c'est vraiment ici que je vis ?).
On sait pourtant que rien n'a bougé, que c'est nous qui nous sommes absentés et, plutôt que de défaire les valises, plutôt que de mettre le linge à laver, on fait un câlin sans fin au chat qui nous a manqué ou on va chez l'épicier du coin qui nous trouve bronzés pour remplir une étagère du frigo de nos yaourts préférés, on retrouve avec plaisir la familiarité du lieu après avoir aimé vivre dans d'autres lumières, d'autres parfums, plus ou moins loin.
Oui, je l'aime vraiment, ce moment-là, où tourne la clef dans la serrure, après l'absence.

Ici, c'est la fin de la golden week... C'est dommage : finalement, je serais bien partie en vacances...

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 7 mai 2009 dans Rue Meyrueis

J'avais rêvé de maison, une vieille bicoque bancale où il manquait une cloison à l'étage. Les murs étaient beaux et nous découvrions un papier peint fleuri d'une grande beauté. Il y avait aussi d'affreux nids d'araignées, mais l'homme s'en débarrassait habilement.
Nous étions retournés en terrain connu le week end dernier. C 'est désormais sûr, Le terrain n'est plus familier. Mais il a de beaux restes. Grande Ourse voulait jouer au retour aux sources et s'inventait sa propre mythologie de souvenirs qui n'existent pas. Le parc ressemblait à, mais n'était plus. Les rues, les bâtiments, tout était comme avant sauf que c'était le présent. C'était une photo à l'envers, développée par erreur en symétrie, qui vous montre une autre face.

Boucle d'Or par L.Child, P. Borland, E. Jenkins, éd. Gautier - Languereau

Les robes légères sont de sortie et c'est un soulagement sur le visage de toutes les filles. Les jardiniers en ville tondent les pelouses. Ce soir, la barquette de fraises a tenu ses promesses. J'amalgame ces caissettes en bois légers depuis deux semaines, sans savoir ce que j'en ferai. Des tours pour playmobils, peut être.
C'est toujours une question de maison.

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