dans l'ascenseur m'est revenue une phrase lue dans un ancien Marie-Claire Maison et jamais oubliée depuis : "dans le salon, la baie vitrée remplace avantageusement la télévision".
Une phrase parfaitement adaptée au 22ème étage sans rideau que je venais de quitter. Tu imagines : les buildings de Shinjuku au loin mais aussi le linge qui sèche sur les toits, les écoliers sur les terrains de sport et les feux qui rythment la cadence des piétons... Un spectacle permanent sur écran géant dont on peut inventer la bande son.

Dans nos appartements successifs, quand il fallait argumenter, j'étais capable de dire sans sourciller : "mais enfin ! Il n'y a pas la place !"
Et, dans un sens, c'était vrai : les murs et les tables étaient couverts de livres et ce n'était pas que de mon fait.
Or, en feuilletant les dossiers "Petits espaces ? La solution !" des magazines, je voyais bien que même dans des appartements avoisinant les 15m2, on trouvait moyen de faire entrer un écran plat...
C'est maintenant que je vis réellement dans un petit espace sans baie vitrée ni vue sur la ville et que, pour y ranger mes livres, je suis obligée d'inventer des solutions, c'est maintenant enfin que m'est apparue l'exacte formulation : ce n'est pas une question de mètres carrés, c'est dans ma vie qu'il n'y a pas de place pour la télévision !
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 30 avril 2009 dans Otsuka
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 30 avril 2009 dans Rue Meyrueis
en plus de ne pas porter de montre (ce qui finira par me perdre j'en suis sûre), je ne note jamais -ou si peu - de rendez-vous dans mon agenda.
La répétition presque involontaire des semaines met en place des rencontres systématiques :
Ma petite maraichère m'a dévoilé une nouvelle petite maxime, "il n'y a pas d'épreuves qu'on ne sache surmonter", arguant que chaque douleur de notre vie était à notre mesure.
Grande Ourse a encore observé la fontaine et repertorié tous les thèmes qu'elle voyait dans chaque jet retombant en gouttes. Dieu chassant les hommes, une bataille d'indiens, des chevaux au galop.
A la sortie du cours de Petite Ourse, j'ai devisé avec K. sur le chemin de la maison, de l'excitante incertitude des mois à venir, des petits soucis d'être mère.
A la maison, j'ai relu mes recettes favorites avant d'opter pour un bête gâteau de semoule.
A 17h30, la nouvelle baby sitter n'a pas sonné chez nous.
Bien après l'heure de la seule rencontre planifiée de la semaine, fixée depuis 15 jours, j'ai bien dû me rendre à l'évidence : dans la colonne ennemis, je peux ajouter à la suite de radis et photo, le mot rendez-vous.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 23 avril 2009 dans Otsuka
bien sûr que non, je ne me fais pas d'illusion : je ne suis pas de celles dont la vie inspire les fictions et encore moins une série pour la télévision.
Peu d'actions, aucun rebondissement et, pour seul changement, celui des saisons...
Si toutefois un metteur en scène s'y risquait, il pourrait faire l'économie d'un dialoguiste -pas de reconstitution de soirées mondaines-, d'un éclairagiste -tout à la lumière naturelle grâce à mes levers à l'aube-, et se passer de décorateur -26 m2, c'est vraiment vite meublé-.
Mais je lis d'ici les critiques :
"Est-il vraiment raisonnable de faire se déplacer les gens pour assister à un tel spectacle ??? La vie de cette fille se résume à aller sur son balcon où, tous les jours à la même heure, elle boit du lait de soja.
Le summum de l'action est le moment où elle le bat au fouet jusqu'à ce que se forme une mousse aussi compacte que des oeufs montés en neige.
Ce film pourrait figurer en bonne place dans la catégorie "cinéma-somnifère" si toutefois sa bande son ne se résumait pas au bruit nerveux et horripilant de talons hauts qui claquent sur la chaussée.
On conseillera donc aux insomniaques d'attendre la sortie dvd et de regarder le film en coupant le son."

Chère Ga, voilà l'état de mes réflexions, l'autre matin, pendant que je plongeais ma cuillère dans la mousse délicieuse de mon bol de lait, dans le soleil de mon balcon.
L'arrière plan sonore de ma vie n'a plus rien à voir avec celui d'avant.
A tel point que, maintenant, quand j'entends un nourrisson pleurer, je me dis "Ah oui, c'est vrai, ça existe."
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 23 avril 2009 dans Rue Meyrueis
alors que deux jours auparavant nous n'en finissions pas d'égoutter nos parapluies et de nous emmitoufler le cou en nous murmurant à nous même de ne pas nous découvrir d'un fil, alors que les virus de l'humidité et de la fraîcheur renaissaient à qui mieux mieux, aujourd'hui l'été était là.
La rue bruissait de sandales et de lunettes, d'étoffes légères et moites, d'odeur de peau chauffée et de crème. Les flaques de soleil entre les arbres, nous les fuyions, déjà. Les terrasses étaient trop blanches, la lumière piquait les yeux.
A la sortie de son cours, arrivées en retard, Grande ourse et moi n'avons trouvé personne. Pas de petite silhouette en sweat à étoile. Juste l'incroyable phrase des professeurs : "Elle est partie". Elle ne pouvait pas partir seule. Elle est bien trop petite. J'ai redemandé, plusieurs fois et j'obtenais toujours la même réponse, irréelle. Nous avons parcouru le quartier, alerté les habitués, tourné en rond. On cherchait à comprendre, à expliquer rationnellement ce qui était arrivé durant les minutes de sa disparition -et toujours se cogner contre l'impossibilité de ce que nous savions, elle est partie.
Après quelques tours de quartiers, sans cris, sans y croire, revenus au point de départ, on l'a aperçue. Qui nous attendait, sage. A-t-elle pleuré, a-t-elle eu peur? Non.
Peu d'explication, et l'angoisse qui fond sur mes mains et les agite, maintenant que l'attente à pris fin. Elle virevolte au soleil et reprend le cours de sa journée, sans voir nos coeurs serrés.
Et puis il a fallu rentrer et au niveau où la rue tourne, elle a déjà oublié.
Dans mon dos, les soudains sanglots de Grande ourse comme un rappel à la réalité.

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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 16 avril 2009 dans le pays basque

l'expression "vieille europe" a été prononcée deux fois ce week end. Ceux qui ne sont plus d'ici et qui reviennent avec les yeux lavés de toute habitude se sont ébaubis devant les toits et ont parlé ruelles. Il s'agissait de pierres, vieilles, et d'ambiance, attachante. Avec en tête des odeurs de brioches chaudes, des couleurs douces, des maquettes en carton pâte. Du tour d'Europe de Caroline et ses amis.
Je suis sortie avec l'appareil, le lendemain. J'ai longé les merveilles cochées mentalement la veille. Il n'en restait plus rien. Il manquait l'empressement des rdv et des courses chez le primeur, il n'y avait plus ni la lumiere, ni la surprise ; j'ai quand même appuyé sur le déclencheur - comme de bien entendu, j'ai récolté les sarcasmes d'un passant.
Dans la carte mémoire qui palliera la mienne, une fois rentrés, un alignement sans intérêt, des façades à la queue leu-leu, des maisons en rang d'oignons.
L'appareil et moi - à couteaux tirés.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 16 avril 2009 dans Otsuka
"Il est si important de conserver son regard d'enfant", "ce spectacle s'adresse à l'enfant qui sommeille en chacun de nous"...

Décidément, cette idée que l'enfance est le paradis perdu de la capacité à l'enthousiasme et à l'émerveillement me semble universellement partagée et, quand je l'entends exprimée, je me sens laissée sur le côté de la route.
De mon enfance, je garde surtout le souvenir d'une vie bridée par des codes que j'ignorais et que ma timidité maladivement excessive me faisait redouter de transgresser par erreur.
J'avais la hantise de me faire remarquer, celle d'avoir à répondre à la question de qui m'aurait adressé la parole..
Ma vie d'enfant ne m'a laissé que peu de temps pour la légèreté et l'enthousiasme. Mon regard innocent était tourné vers tout ce qui pouvait me poser problème et n'était pas disponible pour la curiosité, l'émerveillement de la découverte.
J'ai l'impression que chaque année de ma vie écoulée, chaque année m'a permis de soulever les épaisseurs de la chape de complication sous laquelle, enfant, je m'efforçais de vivre. Chaque année m'a permis de m'affranchir du jugement d'autrui.
J'ai l'impression que c'est maintenant que je suis loin de mon enfance que je suis capable de vivre les choses pleinement.
Le week end dernier, il a beaucoup neigé sous les arbres fleuris. Sur les marches du temple, j'ai fermé les yeux et tendu mon visage vers le ciel.
La chaleur douce du soleil était une vraie caresse et chaque pétale qui frôlait mes joues me donnait un baiser.
Crois-moi, c'était merveilleux.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 9 avril 2009 dans Otsuka

Il m’arrive, dans les trains ou les cafés, de jeter des regards obliques sur la lecture de mes voisins.
Un jour, la passagère était descendue avant moi alors que j’aurais bien aimé connaître la fin du texte de Marie Desplechin qu’elle avait en main.
Une autre fois, j’avais appris quelques éléments biographiques de Coco Chanel. Je ne sais pas la nature de l’exercice que la jeune fille avait à rédiger mais il lui a demandé tout le temps de ma théière et l’usage forcené du dictionnaire.
Parfois, ce sont des listes de vocabulaire :
Des croissants, un pain de campagne, une baguette, je vous dois combien ?
Mais aussi :
La cour de cassation, une agression, la victime, un viol, un(e) avocat, une(e) juge.
Avec Roselyne, bien avant de commencer à apprendre l’anglais, on répétait «bedeleheu, bedeleheu », un idiome qu’elle avait inventé et qu’on modulait sur tous les tons, qui nous servait tout autant de question que de réponse, qui nous donnait l’impression de parler toutes les langues du monde !
Elle n’a pas duré longtemps, cette période de ma vie où je pouvais croire que ce serait aussi simple que cela d’apprendre une langue étrangère, qu’il serait possible de se passer de verbes ou de compléments et de listes de vocabulaire qui se révèlent toujours insuffisantes lorsqu’on veut communiquer avec autrui.
J’ai une admiration sans limite pour ceux qui savent parler ma langue, quelle que soit leur nationalité.
Récemment, toutefois, ce n’est pas le chanteur catalan qui avait choisi de se passer de traducteur dans l’émission de radio où il était interrogé que j’ai le plus admiré.
Non, ce sont tous les gens présents autour de la table qui ont réussi à garder leur calme, à s’empêcher de rire. Parce que moi, à la troisième occurrence de sa faute, je n'ai pas pu.
J'espère, tout de même, que quelqu'un lui a dit, à la fin de l'émission, qu'en français, on ne disait pas "les gens-gens" mais "les gens" !!!
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 9 avril 2009 dans Rue Meyrueis
Souvent des jours, voire des années sont nécessaires pour réaliser ce qu'on a cessé de faire sans s'en rendre compte. La fin des habitudes est trop anodine pour être remarquée.
Moi, ça m'est arrivé hier. Quand j'ai tourné la clef dans la serrure, je me suis dit "Ça suffit. C'est fini". Ça s'est passé très exactement comme ça, hier. En tournant la clef, j'ai vu que la nostalgie était dans mon dos. Elle a rapetissé et disparu, comme l'homme qui rapetissait s'est perdu aux yeux de tous. Et je m'en suis rendue compte hier, car ç'avait je ne sais quoi de frappant. Peut être l'odeur d'oignons et d'huile d'olive dans la cage d'escalier, le cri des hirondelles, le cliquettement des couverts dans le jardin en face.
Le livre est refermé, les pages sont tournées, l'album est rangé, la porte est fermée, le temps a passé, etc.
Dans les giboulées du temps schizophrène, j'arbore un parapluie ramené de la Grande Ville. Réflexe conditionné, quand je l'ai ouvert la première fois, j'ai recherché l'odeur, et ai eu terriblement envie de sentir le bitume chaud, la moiteur, l'automne. Je voulais d'un seul coup faire une balade à vélo, parapluie en main ; l'odeur de la pluie, de la terre, n'existe pas ici, pas comme ça. Dans la rue piétonne j'ai souri et frémi en croyant reconnaître les semis là où il n'y avait que bruits de travaux. Alors bien sûr, j'aurai ces tics là, hors de propos et décallés, pour un moment encore.

Mais ça s'est fini hier.
J'ai posé mes valises, hier.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 2 avril 2009 dans Otsuka
les animaux ne font pas ça.
Seule l'espèce humaine empoisonne ses enfants avec des barres chocolatées, des biscuits industriels, des frites surgelées... en pensant leur dire "je t'aime".
Pour l'espèce humaine seule, l'amour colle aux dents, favorise les maladies cardio-vasculaires ou rend obèse.
J'essaie d'imaginer, souvent, l'enfance de ceux que je vois avaler distraitement leur pain-saucisse tout en feuilletant leur journal ou réduire leur cheese-cake en bouchées minuscules et le manger lentement, les yeux dans le vague, le dos très droit.
Avaient-ils, glissée dans la poche de leur uniforme, un peu de monnaie pour partager avec leurs amis du poulet frit ou une glace achetés au combini ???
Ou déballaient-ils, à l'heure du goûter, les morceaux des kakis rapportés de chez leurs grands-parents et mis à sécher sur le balcon au soleil de l'automne ???
Même si je râlais énormément au moment d'équeuter les haricots pour les mettre en conserve ou de cueillir les groseilles qui allaient finir sur mes tartines, c'est cela qu'il me reste de mon enfance : le parfum des confitures en train de cuire et les légumes à volonté, cultivés pour nous par mon père et assaisonnés simplement par ma mère.
Je sais que c'est pour cela que ma vie, maintenant, a autant les goûts et les couleurs d'un étal de primeur.

J'aime bien penser à tes filles qui, grandies, se souviendront de tes meringues au kinako, de tes salades inventives, des yaourts sortis du four et des fruits dont le jus qui dégouline sur le menton sèche dans le vent de la plage.
Tes filles que tu sais aimer sans les abîmer.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 2 avril 2009 dans Rue Meyrueis
ma boulangère a une petite moustache. Une rangée de duvet foncé fascinant qui s'étire quand elle parle. Elle est toujours pressée quand elle sert et ne me laisse jamais le temps de remballer ma monnaie dans mon porte-monnaie, mon porte-monnaie dans mon sac, mes pains dans mon cabas. Je me trouve dans la boutique les mêmes jours à la même heure, régulière comme si c'était un hobby hebdomadaire et qu'on avait rendez-vous. A cette heure-là, il y a du monde, d'ailleurs la boutique est faite de telle façon que les gens finissent par déborder sur le trottoir. Serait-ce une stratégie pour attirer le chalan?
Toujours est-il que je n'aime pas beaucoup cette femme, qui en plus n'est même pas la femme du boulanger. La femme du boulanger qui sert en même temps, est fardée de blanc livide, et ses gros yeux ronds semblent toujours au bord de la panique. Quand je suis dans la queue, je fais des pronostics pour savoir, selon la vitesse de ceux qui me précèdent et ce qu'ils auront demandé, qui des deux va me servir. La moustache a un sourire de pacotille et ne me regarde que comme un obstacle à franchir, toujours plus vite, avant l'obstacle suivant qui sera traité avec la même efficacité. Elle demande "tranché?", et puis "je vous mets un sac?".
Mon agressivité rentrée est ressortie hier, quand croyant la prendre en faute, je l'ai reprise fermement sur ce qu'elle me tendait. Mes yeux étaient mal orientés, et elle a pu rétorquer, avec son sourire d'amabilité. Ça m'a irritée et fait rougir, et j'ai balbutié.
On ne mord pas la main qui vous nourrit.

