au moins avons-nous eu la chance d'avoir été jeunes pendant les années 80.
Ainsi pouvons-nous faire semblant de croire que nos erreurs vestimentaires, nos tâtonnements capillaires ont été dus à notre adolescence maladroite.
Il doit être beaucoup plus difficile d'avoir été adulte pendant cette désastreuse décennie. D'en revoir des traces photographiques en sachant qu'on a volontairement désigné le modèle outrageusement permanenté chez le coiffeur et acheté en toute connaissance de cause des guêtres fluo assorties au bandeau de tennis porté même en-dehors des séances d'aérobic.
Il y a bien des fois où je me félicite de ne pas être Catherine Deneuve. Mais l'autre soir, plus encore. L'autre soir, en effet, je n'ai pas réussi à regarder Le choix des armes : impossible de faire abstraction de sa chemise rouge à jabot et du brushing figé de ses cheveux décolorés.
Franchement, je comprends les acteurs qui disent ne pas regarder leurs films qui passent à la télévision.
Il n'y a, hélas, pas que les années 80 dont il a été difficile de se relever et, pour John Lennon, c'est quand même pas de chance d'avoir été assassiné avant que la mode change et d'être passé à la postérité avec une telle coiffure...

Tu connais, comme moi, ces matins où, soudain, plus rien n'est possible, où le gel -quelle que soit la quantité utilisée- n'opère plus aucun miracle...
Ces matins où tous les prétextes encore valables la veille (pas le temps, pas envie de gloser sur la météo, d'ailleurs il pleut, pas d'idée nouvelle, pas d'argent...) deviennent totalement obsolètes.
Ces matins où, même si on n'a aucune raison d'être immortalisée par un paparazzi, il est hors de question de vivre un jour de plus avec cette tête-là.
Chère Ga, ce matin est un matin comme ça ! Tu comprends, donc, que je te laisse pour filer chez le coiffeur !
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 26 mars 2009 dans Otsuka
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 26 mars 2009 dans Rue Meyrueis

elle a de longues boucles lâchées sur les épaules, un peu folles, un peu blondes, un peu rousses, un peu grises. Elle est encore jeune, elle commence à vieillir aussi. Elle a les rides et la peau des grandes fumeuses, les yeux rétrécis. Elle sourit peu, quand elle prend la parole, elle est douce mais ferme. Elle tutoie d'emblée. Elle embrasse la carrière avec un profil bas, méticuleuse et tenace, prenant chaque affront comme preuve d'un acharnement planétaire contre la culture. Elle a monté une compagnie de théâtre dont le nom est un jeu de mots à tendance féministe, avec apostrophe. Elle n'est pas très féminine pourtant, malgré ses boucles en liberté. Pas de maquillage, quelques bijoux grigris, et un foulard fatigué. Les doigts dans les poches. Elle soutient les acteurs, les comédiens, les auteurs. Mais on ne sait précisément de quel côté elle met la main à la pâte. Elle est un peu résignée, un peu en colère, un peu inquiète, et se bat tous les ans pour que ne fonde pas la subvention de la mairie.
Il doit exister une convention annuelle des gérantes de troupes théâtrales, quelque part. Elles doivent toutes se retrouver, discuter de l'avancée de leurs projets. Elles boivent du café dans des gobelets en plastiques qu'elles touillent indéfiniment, une cigarette entre les doigts. Leur grand sac regorge de dépliants noirs et blancs regroupant les infos de la saison, enveloppées dans des formules évasives à points de suspension. Les affiches qu'elles collent aux devantures des boulangeries sont austères, et si on venait à le leur reprocher, elles auraient un petit sourire entendu. Ce que l'on appelle austérité est pour elles la quintessence de l'authenticité et du sérieux de la troupe. La preuve que leur art vient des tripes.
Je l'ai rencontrée. Et je suis sûre que toi aussi.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 19 mars 2009 dans Rue Meyrueis

mon livre à la main, j'ai entendu dans mon dos parler anglais, et ç'a été plus fort que moi. C'est un jeu d'écouter. Elles bûchent sur l'adjectif, et la mère n'y comprend rien. Je ne veux pas être indiscrète, mais je veux continuer d'entendre. Elle commande un coca, discute avec le cafetier. Entre elles, le ton monte, et je me demande si elle aurait eu les mêmes mots si elle avait pensé qu'on pouvait l'écouter.
Je fais mine de relever la tête, d'observer le ciel. J'ai le même chapitre entre les mains depuis autant de temps qu'il me faudrait pour en lire deux.
Elle s'agace, reproche, s'impatiente. De sa propre incompétence sans doute. Elle demande de l'aide à la table voisine. Elle veut savoir ce que c'est "épithète". Elle est alors charmante, courtoise.
C'est quand j'ai entendu parler anglais dans mon dos que je me suis rendue compte que j'avais réappris à fermer mes oreilles aux conversations alentours.
La rue est bruyante, ce sont les piétons qui font le plus de bruit, ceux des terrasses, ceux qui passent, qui téléphonent comme s'ils étaient dans leur salon, ceux qui s'interpellent, ceux qui trouvent cool de faire jouer un inaudible R'nB sur leur portable, ceux qui se racontent leurs peines de boulot, leurs querelles hiérarchiques. A notre retour de la Grande Ville, ces pépiements, passé la fascination de les entendre tous distinctement, étaient insupportables.
Elles se lèvent, la mère porte une mini jupe en jean. Dans Elle ils disent que passé la trentaine, il devient ridicule de porter des vêtements de teenagers.
Je me suis souvenue de la drôle d'effrayante liberté que c'est, de monter le ton dans des mots que nul ne comprend.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 19 mars 2009 dans Otsuka

à quoi ça tient, j'aimerais bien savoir.
Ou peut-être non, peut-être que c'est mieux de ne pas savoir et de se contenter de la certitude que la roue finit toujours par tourner.
Peut-être que c'est mieux de ne pas percer le mystère qui change en léger ce qui, la semaine précédente, était si pesant.
Ce qui me donne l'impression d'avoir troqué de lourdes chaussures de ski contre des petites tennis à fleurs. Un scaphandrier contre un tuba.
Ce qui ne me fait pas dire : "je dois encore faire des courses" mais : "tiens, je mangerais bien des fraises à midi !".
A quoi ça tient, je ne le sais toujours pas.
Mais j'ai compris que, quelle que soit la profondeur de la mare dans laquelle il me semble être immergée, il est inutile de m'affoler et de me débattre : je m'en sors invariablement la tête haute, comme ça, d'un coup et sans effort particulier.
Chère Ga, j'ai renoué avec les rues de Tokyo comme si je m'en étais réellement absentée. A tout bout de champ, je m'assieds sur un banc et je m'emplis de la vie des gens. Comme une convalescente, j'ai envie de tout en même temps.
Je me sens comme en roue libre. Sauf que je sais parfaitement où je vais.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 12 mars 2009 dans Otsuka

depuis une semaine, il fait moins froid et je sors très peu de chez moi.
Ce n'est pas habituel que je n'aie pas à te rapporter ce que je glane, d'ordinaire, dans la ville : couleurs de l'air, humeur du temps, longueur des jupes, choses attrapées au vol, horaires de train...
Mais voilà, depuis une semaine, ma force d'attraction s'est déplacée, je ne fréquente plus les cafés, ne prends plus la Yamanote sans but et j'attends le tirage de mes dernières pellicules avant de prendre de nouvelles photos.
Depuis une semaine, je reste ici. Dans ce rectangle qu'on appelle communément "appartement", que je traverse, du balcon à l'entrée, en huit enjambées.
Les jours beaux, j'ouvre grand la fenêtre et transporte mon plateau au soleil.
Les jours gris, je pioche un miniDisc dans la boîte à chaussures où ils attendent d'être triés. Ou bien j'écoute la pluie tomber et j'épuise les réserves de mon frigo et de ma corbeille de fruits en différant sans cesse le moment de faire de nouvelles provisions.
Le sachet aux épices que tu m'as envoyé a rejoint les autres : le plus important est de savoir qu'en matière de thés, j'ai de quoi tenir un siège en variant les parfums à chaque heure de la journée.
Je projette vaguement de débarrasser prochainement la table des cahiers, revues, ampoules, courrier et mouchoirs qui s'y entassent afin de pouvoir m'y installer à nouveau à l'heure des repas.
Un jour ou l'autre, il faudra que je dépose à Ikebukuro les négatifs que je laisse bien en vue depuis quelques mois pour penser à les faire retirer.
Je me contente de décaler la pile de livres au moment de passer l'aspirateur plutôt que de les ranger. Mais ma bibliothèque est pleine et, pour faire de la place sur l'étagère au-dessus de mon lit, je devrais me décider à faire quelque chose de cet encombrant sac plein de vêtements que je ne mettrai plus.
J'ai choisi depuis longtemps un autoportrait de notre été pris dans la chaleur de Kichijoji ainsi qu'un cliché noir et blanc de mon amour. Un jour, j'irai jusqu'à l'entrée, munie du rouleau de scotch afin de les coller sur le placard qui fait office de pêle-mêle.
Je n'ai pas encore mémorisé la date de retour des livres de la bibliothèque.
Mais tout cela ne va pas durer : lundi, des ouvriers sont venus faire grimper des échafaudages contre l'immeuble voisin avant d'entourer comme des stigmates, à la peinture rouge, les traces d'usure à camoufler. Nul doute que l'opération ne sera pas silencieuse.
Et puis, hier soir, en rentrant, j'ai vu que la lune était belle et ronde derrière un rideau de nuages que le vent effilochait.
Pour la première fois depuis une semaine que je traverse la ville machinalement à grandes enjambées, j'ai regardé autre chose que mes pieds.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 12 mars 2009 dans Rue Meyrueis

ne t'es-t-il jamais arrivé de croiser un double potentiel, une de ces personnes qui pourrait te ressembler, dans l'allure, la voix, ce quelque chose indéfinissable qui vous fait vous regarder en biais, comme de potentiels ennemis marchant sur les mêmes plates bandes?
Nous étions différentes, toi et moi, personne n'aurait pu nous confondre, même de dos, une nuit de brouillard, si nous avions porté les mêmes vêtements. Alors j'ai longtemps persisté à croire que nous avions le même âge, comme si pour s'entendre aussi bien il nous était nécessaire d'avoir un point commun tangible, une année de venue au monde qui expliquerait tout.
Il m'est arrivé d'en croiser, de ces demoiselles brunes et petites, avec un visage incertain et un peu fermé. L'une d'entre elles était une collègue de fac. J'étais certaine qu'on pouvait nous confondre et ça ne me flattait pas. Quand c'est arrivé, quand la secrétaire physionomiste s'acharna à me donner son nom, ça m'avait rendue furax. Elle était brouillon, un peu mal coiffée, et j'aurais pu crier, dans ce bureau administratif, que c'était impossible de nous trouver une ressemblance, que ses cheveux à elle étaient différents.
D'ailleurs dans un élan naïf et exemplaire de ma mauvaise foi, je disais "les gens normaux" quand je t'évoquais les spectres de possibles rencontres potentiellement prometteuses. Et tu rectifiais, "non, comme toi".
Mes amies ne me ressemblent pas, aucune. Je n'ai jamais tenté d'approcher un visage trop familier, je déteste les allures timides et en retrait. J'ai du mal aussi avec celles qui sont atteintes de la maladie du copinage forcément mimétique.
Ma plus vieille amie, rencontrée au cours préparatoire, est blonde, grande, sportive, et ingénieur. Quand j'allais au catéchisme, elle me demandait avec curiosité ce qui s'y racontait, sa famille à elle n'étant pas du genre à fréquenter les églises. Je ne me souviens d'aucune ombre de dispute, plutôt de questionnements semblables, de réponses échafaudées ensemble. Nos chemins se sont vite séparés, scolairement parlant, mais nos vies, jamais. Qui se ressemble ne s'assemble pas, et je vois plutôt les affinités comme des pièces de puzzle s'emboîtant parfaitement.
Alors je me demande ce qui rassemble les gens, les fait se reconnaître dans la dissemblance, être quasi sûrs avant même d'ouvrir la bouche qu'avec telle ou telle personne, la conversation va être possible ; et agréable, et riche, et dense.
Tu es sûrement une "personne normale", puisque nos conversations sont agréables et riche et denses. Nos vies sont dissemblables au point même que nous discutons ensemble sur un fuseau différent. Et notre amitié ne tournera jamais au mimétisme. Tout ça me réjouit au plus haut point.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 5 mars 2009 dans Otsuka
j'ai beau lire mon horoscope quand je croise un Marie-Claire, je suis toujours surprise par les gens qui, s'informant auprès d'une femme enceinte de la date prévue pour l'accouchement, s'exclament aussitôt : "ah, un taureau !". S'ensuivent, généralement, les caractéristiques communes d'un beau-frère et d'une copine d'enfance nés sous le même signe, citées en vérités universelles.
Selon d'autres personnes -ou bien, parfois, les mêmes- on peut aussi prévoir le caractère du bébé à venir en fonction du prénom qu'il portera.
Si j'étais née garçon, j'aurais porté le prénom d'un des peintres préférés de ma mère. Aurais-je, pour autant, hérité de son amour des tournesols ou de son attirance pour l'auto-mutilation ???
Et mon filleul, malgré son prénom, choisira-t-il de devenir un riche capitaliste ?

N'ayant aucune référence célèbre à suivre ou à fuir, n'ayant jamais rencontré personne qui s'appelait comme moi et puisque, décidément, on n'attend rien de moi, je peux inventer ma vie en toute liberté.
J'ai tout de même coché le 19 sur mon agenda. On ne sait jamais : l'horoscope prévoit un coup de pouce de Jupiter aux natifs de mon signe qui nourrissent un rêve artistique.
Et le 19, c'est un jeudi.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 5 mars 2009 dans Rue Meyrueis

il ne faut pas vendre la peau de l'ours, mais je crois pouvoir dire que se lève le vent du renouveau. C'est la saison après tout et ici aussi les cerisiers fleurissent.
C'est comme se réveiller naturellement d'une nuit longue et se sentir enfin reposé. Comme de trouver tout facile, les emplois du temps à coordonner et le boulot, comme si tout ce qui ne voulait pas rentrer dans la case se mettait naturellement en place, d'un seul coup et sans qu'on sache pourquoi. Ça balaie les méthodes fumeuses et la mauvaise conscience. Je vois que moins on réfléchit et mieux on se porte ; la désinvolture est la seule posture qui vaille.
Ça a commencé pour moi avec l'abandon de l'agenda, remplacé avantageusement par un petit semainier ajouté à mon carnet parfois, le vide souvent. Ton petit calendrier est si joli que je le colorie et qu'il ne me parle peu d'obligations à remplir, juste du temps ; ça s'est poursuivi par l'abandon de la montre et de la faculté de savoir l'heure qu'il est s'il le faut (même dans des situations pièges je suis quasi imparable). Ça pourrait se poursuivre par l'abandon de la sonnerie du réveil, des post-it surlignés, des listes à impératifs agressifs. Ceux en petits napperons que tu m'as envoyé sont des papiers à idées volages que j'effeuille un peu partout. La certitude que chaque meuble a enfin trouvé sa place, la petite voix qui s'est enfin faite compréhensive et encourageante, indulgente en somme. Les pénibilités s'éloignent, n'est-ce pas étrange?
Ou bien ne sont-ce là que les précoces effets de ma cure homéopathique?
