
j'exagère quand je dis que je ne suis jamais malade car, même si je n'ai jamais goûté au plateau-repas d'un hôpital, il m'arrive, environ tous les cinq ans, d'avoir affaire à un médecin. Pour des maladies qui aspirent mes forces de manière spectaculaire. La dernière fois, en plus d'être réduite à un état végétatif, j'étais défigurée de la tête au pied. La varicelle, on le dit, est plus violente quand elle atteint les adultes que les enfants. J'ai des photos qui en attestent.
Et puis, j'ai une vie très jolie, des matins qui commencent à l'heure que je choisis et sans les nouvelles de France Info. Des pauses déjeuners avec vue sur le Mont Fuji. Des compliments à la machine à café. Des fins de journée sans sortie d'école. Des transports en commun sans jour de grève. Des destinations de balades à l'infini. Des amis sans faille. Un immense amour.
Aussi, il ne m'arrive jamais de souhaiter d'être malade.
Je ne suis pas dupe : la maladie, c'est autrement plus pénible que le rêve qu'on peut en faire quand on éteint le réveil.
La maladie, ce n'est pas une chambre paisible et aérée, une pile de livres à disposition et des BN à la vanille fournis à discrétion par un charmant infirmier.
La maladie c'est le bouillon de poule, les draps froissés, les toilettes à atteindre à temps.
Néanmoins, il m'arrive, à moi aussi, de souhaiter ne plus être là pour personne et surtout pour moi-même.
Il m'arrive d'avoir envie d'être en vacances de moi.
Parfois, je fais le rêve que la fonction "devenir invisible" de Google fonctionne dans la vie.
Chère Ga,
Par gwen le jeudi 26 février 2009 dans Otsuka
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 26 février 2009 dans Rue Meyrueis

j'essaye de marcher en alignant mes pas sur une ligne imaginaire. J'ai une nouvelle paire de bottes, et je pense à la fameuse réplique de Charles Denner. J'essaye de voir ce que ça change. J'essaye de porter mes lunettes en écoutant mon Ipod. Mais mon casque est trop gros, et j'ai la tête dans un double étau. Il va falloir choisir entre les petits yeux et le bruit de la rue. J'essaye de ranger mon foulard dans mon sac. Mais le soleil est trop humide, et j'ai déjà mal aux cervicales. Dans une vitrine je vois mon reflet, sans cou. J'avais pourtant banni les cols roulés. J'essaye d'être aussi assurée que mon pas le dit. Mes talons claquent. Mais je ne les entends pas vraiment. Juste une petite vibration sur le sol. J'essaye de deviner l'heure qu'il est, et j'y arrive. Je passe chez mon coiffeur, un demi centimètre en moins, et une vision dégagée. Je rentre déjeuner, seule.
J'essaye de me mettre en condition de travail. Je pense soudain à ma Grande Ourse. Je suis sûre qu'elle est en train de passer au tableau, et j'ai un noeud, pour elle.
J'essaye de ne pas faire la poussière, mais il y a trop de soleil et tout est gris. Je rougis presque en passant le chiffon, comme quand ma mère nous épiait pour vérifier non pas qu'on le faisait, mais comment on le faisait. Je trouvais ça obscène, de nous regarder saisir les objets, un par un, les épousseter et puis les reposer. Je trouvais ça déplacé, et depuis ça m'est resté. Je ne passe que sommairement sur les parties les plus visibles, j'essaye de trouver ça important.
Je passe la journée assise à côté de moi-même, avec la même indifférence placide des vaches qui regardent passer le train.
Ça doit être une envie de printemps.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 19 février 2009 dans Otsuka
Dans la minuscule galerie de Yanaka où nous avions bu un thé ce jour-là, tu avais dit : "bien sûr, il faudra de la place pour les poussettes."
Je n'y avais, quant à moi, pas pensé !
C'est bien simple : nous avions prévu la couleur des murs, le thème des premières expos, le style des cartons à envoyer... Nous en étions presque à envisager le nombre de bouteilles nécessaires aux vernissages.
A Kôbe, ça a été penser à la bande son, aux horaires d'ouverture, imaginer des projections de films, discuter le parfum des muffins en même temps que chercher un nom possible pour le café.
Il y a eu, également, un rêve de bibliothèque, recréation des bals littéraires, invitations régulières de nos amis écrivains, soirées lectures...
Un autre jour, il a été question d'un piano pour quelques impros les soirs d'inauguration...
Mon imagination, associée à la tienne ou à d'autres est prompte à inventer de toute pièce et de fond en comble des ambiances chaleureuses, un décor idéal pour des rencontres enrichissantes, des lieux de création...

C'est un perpétuel exercice d'équilibriste que de ne pas regretter toutes les existences qu'on n'aura jamais en même temps que de rester disponible à toutes les surprises qui peuvent toujours nous arriver.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le mercredi 18 février 2009 dans Avenue de France
il y avait deux mamies sur le trottoir. Elles étaient droites comme des quilles. Dans la pénombre troublée par le halo du lampadaire de ville, seules leurs têtes blanches ressortaient. Il y avait deux silhouettes noires, symétriques et en manteaux, face à face. Elles avaient l'air de discuter, et offraient leur profils inversés. Nous ne faisions que passer. Il y avait la boîte aux lettres jaune, qui ressortait, un peu derrière, et l'abribus, un peu devant. La route longe le parc et emmène dans le quartier résidentiel aux petites maisons alignées. Ce n'était ni une heure à se retrouver dehors, ni un temps à se balader. Deux silhouettes qui n'ont pas bougé.
Je ne sais pas prendre les photos, je ne sais pas y penser. Je n'aime pas vraiment m'y coller. Je me sers d'un appareil s'il est facile à emporter et s'il ne comporte aucun réglage. Je m'en sers comme d'un aide mémoire, comme d'un espion de poche. J'avais fait dans la même idée, un petit carnet tout en chute de feuilles de calques, pour pouvoir chiper des motifs, des images, des étiquettes, des bouts d'affiche, des trucs. Mais c'est fort peu pratique et mon carnet est resté vierge.
Je dégaine peu l'appareil, et aimerais n'avoir qu'un clin d'oeil à faire pour imprimer l'image dans mon cerveau et la ressortir à l'envi. Quand je le déhousse et vise, il n'y a plus de batterie.
Mais ça n'empêche pas de regarder.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 12 février 2009 dans Rue Meyrueis

je n'arrache plus mes cheveux blancs. Ils me fascinent beaucoup. Je voudrais bien savoir comment ils font vraiment. Ils doivent se multiplier la nuit, se dépêcher de sortir avant que je ne les y prenne. J'imagine un petit seau à chaque racine. Si j'arrache, le seau se renverse, imprègne d'autres cheveux, le périmètre des immaculés s'agrandit. Alors je les laisse en paix.
Dans l'appartement en vacances, il y a de la chemise de nuit tard dans la matinée. Un bol de thé qui traîne, de la cuisine au salon, parfois jusqu'à la salle de bain.
Ça n'est pas désagréable de se laisser porter par une absence d'horaires. Même si je ne peux rester longtemps en habits mous, même si je préfère rattraper à midi le temps au vol, le temps d'un déjeuner, léger. On se rattrapera au goûter. J'entends leur voix, les écoute dans leurs dialogues et scénarios, observe leurs accessoires ; mes ourses ne sont jamais à cours d'histoires. Et puis les voix retombent, s'éteignent, l'une finit par dire "je joue plus", l'autre ne répondant finalement plus. Elles tombent dans des livres, ou croisent un carnet, un feutre. Silence.
Comme il ne porte plus sa montre, je la lui ai chipée. Et pourtant je ne regarde jamais l'heure. Façon vieil indien, je sais toujours où l'on en est, selon la lumière qui change de pièce ou le bruit de la rue. Pas besoin de précision, nous n'avons aucun compte à rendre. On trimballe des sacs jusqu'au parc. Sacs de livres, de jouets, de bouteille d'eau. Grande ourse se sert du porte bébé dans lequel je la balottais jadis pour son baigneur, et Petite ourse a pris la mini couverture polaire offerte par Air France pour emmailloter le sien.
Quand le vent se lève, quand le tobbogan se vide, nous rentrons. Le soleil disparaît derrière les immeubles.
Il l'a trop peu portée cette montre, elle ne sent même pas son parfum.
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Chère Ga,
Par gwen le mercredi 11 février 2009 dans Otsuka
avant, mes cheveux étaient toujours d'une autre couleur que celle qui leur est naturelle.
Maintenant, je lis Jim Harrison et Raymond Carver.
Avant, j'achetais toujours les kilos de fromage blanc en deux ou trois exemplaires.
Maintenant, le rose est ma couleur.
Avant, j'allais au cinéma une fois par semaine.
Maintenant, je vis dans 26 m2.
Avant, les jeans me faisaient des grosses fesses.
Maintenant, je suis incapable de dire laquelle des trois est la pédale d'embrayage.

"Connais-toi toi-même", disait le philosophe.
C'était peut-être plus facile à son époque où n'existaient pas les "avant/après" de ELLE.
Je ne sais pas toi mais moi, parfois, j'ai l'impression que la vie est une perpétuelle séance de relooking et j'ai du mal à me reconnaître...
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 5 février 2009 dans Otsuka
c'est sans doute une évidence pour toi comme pour tout le monde mais moi, je n'en ai pris conscience que récemment : l'heure de pointe est précise.

Je continue à me lever tôt le jeudi et j'ai une horloge en tête.
Car, d'un train à l'autre, on peut voyager libre de ses mouvements ou, au contraire, être obligé de pratiquer l'apnée.
Bien sûr, je pourrais y aller à pied mais c'est souvent au retour qu'on a le temps de musarder, pas quand on part travailler.
Mon trajet est bref : neuf minutes de musique dans mon iPod suffisent à le transformer en clip dont les voyageurs sont les figurants sans le savoir.
Sous la terre d'Ikebukuro, nous formons naturellement des files rigoureuses dans lesquelles ni précipitation ni hésitation ne sont possibles.
Vus d'en-haut par la caméra d'un reporter animalier, j'imagine que nous pourrions ressembler à un peuple migrateur.
Me couler dans cette foule me donne l'impression de sentir battre au plus près le coeur de la grande ville.
A la sortie est, hormis aux abords de la zone pour fumeurs, les trottoirs sont encore presque déserts et le soleil apparaît sur la ligne de crête de ce quartier vertical.

J'allonge le pas : je n'aime pas arriver en retard.
A huit heures précises, j'ai en main un gobelet de thé brûlant et je grimpe au deuxième étage où se trouve mon bureau.
A cette heure-là, mes collègues d'open-space mangent un sandwich ou un churros en guise de petit-déjeuner. Certains lisent le journal ou un livre, d'autres pianotent déjà sur leur ordinateur, quelques uns discutent sans gêner ceux qui rattrapent des bribes de sommeil. Certains d'entre eux sont assidus et nous nous reconnaissons. Un jour, peut-être, nous en viendrons à échanger quelques mots. Les autres ne viennent pas tous les jours. Mais aucun n'a l'idée d'empiéter sur mon espace de travail.
En effet, l'angle droit près de la baie vitrée que vient éclairer le soleil à dix heures, face à la Meiji dori, est ma place favorite et j'ai de la chance : elle est toujours disponible.
Pourtant, le canapé rouge et moelleux de ce café pourrait être convoité car c'est l'endroit idéal pour travailler !
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 5 février 2009 dans Rue Meyrueis

nous collectionnons des sucres.
Chacune de ces après midi que nous passons dans le même café, nous prenons garde de respecter le rituel. Grande ourse commande un lait chaud, un chocolat, ou plus rarement, une grenadine - c'est l'hiver. Elle choisit la place, la table, sa chaise. Elle pose, brouillon, son manteau, l'écharpe et les gants en boule sur le rebord du dossier. Elle sort immédiatement et étale sur le guéridon sa revue, son carnet, son stylo. Elle a un sourire large et ses yeux pétillent. Elle commente ce qu'elle lit. Elle montre ce qu'elle dessine.
Si un mot lui échappe, elle demande ce qu'il signifie. C'est un jeu extraordinaire, je dois répondre en moins de 15 secondes si je veux faire mouche. Elle met ses yeux au plafond, à la vitre, de biais, elle écoute ce que je dis ; elle va retourner bientôt à sa lecture. Concision, précision, économie de mots. Et pas d'exemple.
-"C'est quoi chacal ?"
- C'est un animal, un peu comme un chien".
Ai-je déjà vu un chacal? Ai-je le droit d'affirmer que ça ressemble à un chien? Elle retourne à ses philactères. Je percute :
- "C'est une expression, traiter quelqu'un de chacal est plutôt péjoratif. Une insulte".
- c'est drôle, lui il a mauvaise haleine, une haleine de chacal mort".
Ah. Oui. Le chacal ne se nourrit-il pas de charognes? Ou est-ce la hyiène? Si je me plante, toute sa vie elle visualisera d'abord et systématiquement un chien qui mange des morts, avant de retrouver la vraie image mentale, la bonne. Mais elle est déjà partie.
- " Tu crois que si on ment on va en enfer?".
Concision, précision.
-"Non.
- Et où vont ceux qui mentent alors?
- Je crois que l'enfer n'existe pas. Mais comme personne ne sait, chacun croit ce qu'il veut".
Ce qu'il peut.
Les sucres du cafetier sont emballés dans un papier à message. Nous avons rarement deux fois le même. Aujourd'hui "Beaucoup, passionnément, à la folie...", A quoi pensez-vous?" - il y a un blanc pour écrire une pensée minuscule -, et " Êtes-vous seul dans la vie?" avec une case oui, une case non. Au moment de partir, elle enfourne toujours ceux dont elle ne s'est pas servie dans ses poches, ou dans mon sac. Comme une mamie hypoglycémique.
Aujourd'hui elle a même récupéré le papier de celui qu'elle avait utilisé. Elle s'est fait un canard dans son lait.
Je ne sais pas ce qui, du mot ou du geste, l'a ravie le plus.
