Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 27 novembre 2008 dans Otsuka


s'éloigner de son pays d'origine fait entendre autrement sa langue natale.
A moi, elle parvient essentiellement parlée par des personnes à qui elle n'est jamais totalement naturelle ou par les intervenants des émissions de radio que je choisis d'écouter.
Les 10000 kilomètres qui me séparent de ces locuteurs me rendent-ils particulièrement sensible à leurs défauts ou leurs manies ???
As-tu remarqué, toi, à quel point les Français minimisent l'aspect positif de leurs opinions, à quel point l'usage de l'adverbe "assez" est à la mode ?
Certains films sont assez extraordinaires, des livres sont assez intéressants et d'autres assez formidables.
Les Japonais, eux, ne sont jamais assez enthousiastes et je me laisse influencer par la tendance locale qui veut qu'on ne lésine ni sur les exclamations ni sur toute autre démonstration d'adhésion.
J'ai, ainsi, appris à dire c'est bon plutôt que c'est pas mauvais, c'est beau plutôt que c'est pas mal et c'est génial plutôt que c'est assez passionnant.
J'ai compris que ce n'est pas seulement le regard qu'on porte sur les choses qui influence notre manière de les appréhender mais également la façon dont on en parle.
C'est pourquoi, depuis qu'elle est laudative, ma vie est aussi plus jolie.
Chère Ga, j'ai l'impression, ces derniers temps, d'avoir de vraies révélations pour ce qui relève certainement de l'évidence pour le reste du monde... Serais-je particulièrement lente d'esprit ???

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 27 novembre 2008 dans Paris

dans le train, elle appelle, juste avant le départ et j'entends, "Ho Chi Min" ; elle part aujourd'hui, elle retourne là-bas. Elle paraît lasse et un peu absente. Les wagons, la moquette, les sièges du train ne doivent pas lui apparaître comme à moi. Est-ce que ces rayures grises et vertes et bleues et jaunes et noires collent à l'idée qu'elle s'était faite de ce voyage ? A moi, elles résonnent résolument "Paris". Le TGV, de quelle gare de départ que ce fut, n'a toujours été qu'un pis aller pour la capitale. A vrai dire, dans ma mémoire, il y avait du gris partout et un plafond plus bas.
Quand je venais tout juste d'être maman, je berçais, portais, allaitais, cajolais ma future Grande Ourse (à l'époque petit poussin), et j'étais osédée par l'idée du pied de l'enfant sur ma hanche. Je regardais dans les miroirs, je demandais qu'on nous tire le portrait à toutes deux, j'essayais d'approcher au plus près cette image, de l'incarner au mieux, et vérifiais, avide, ce qu'il y avait alors sur l'image. Etre mère était avoir un pied de nourisson qui tombe, abandonné, allangui et confiant sur une hanche, avancée pour en être plus large encore. La coïncidence de cette pensée et de la réalité ne se produisit jamais, malgré mes efforts. C'était toujours trop plat, trop pauvre, et manquant de relief, et ce pied, cette hanche paraissaient terriblement inachevés.
A l'inverse, il m'arrive de croiser une scène comme un cliché, la cristallisation en cours d'une idée pas encore germée. Et c'est fantastique.


le paysage des enfants délicieux

La dame s'est endormie. Elle voyage seule.
Le soleil commence à être bien bas, et orangé.
La cloche a sonné depuis 5mn, elles s'en vont à l'étude.
Je bois un thé dans le capuchon de mon thermos. J'entends le contrôleur dans mon dos. Dès qu'il sera passé, je lirai un peu.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 20 novembre 2008 dans Otsuka

quelles que soient les toilettes pour femmes dans lesquelles on entre, on y trouve toujours des filles, plantées devant un miroir, en train de lisser leurs cheveux qu'elles ont déjà lisses, en train de placer des mèches qui nous paraissent déjà à leur place et leur regard semble hypnotisé par le mouvement de leurs mains.
Elles font de même dans les trains, dans les cafés, les yeux absents, le geste compulsif, répété à l'infini et j'espère qu'elles sont en train de penser à autre chose, que ce rituel participe à leurs rêveries, à leur réflexions.
Elle voyageait en face de moi et je l'ai vue, tout d'abord, ajuster longuement ses mèches raides. Puis, elle a rangé son miroir et branché son baladeur dont il s'est échappé un rythme parfaitement binaire.
Alors j'ai croisé son regard.
C'est une vision si rare que j'en suis restée interloquée et que je l'ai fixée un long moment, sans doute un peu impoliment car je ne voulais pas y croire : dans ses yeux, il n'y avait rien. Mais rien. Un vide abyssal.
M'est venue cette définition, à son sujet : "Sans espoir de Nobel".
Mais aussi, par un raccourci fulgurant dont sont capables les idées, j'ai pensé que son cerveau ressemblait peut-être à l'appartement rémois d'Eric.
Un appartement dont la seule ouverture sur l'extérieur était la porte d'entrée et dont la seule fenêtre, celle de la chambre, donnait... sur le salon.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 20 novembre 2008 dans Rue Meyrueis


le quartier des Beaux Arts est un quartier de playmobils. Tout y est un peu plus petit qu'ailleurs et semble avoir été pensé comme pour un diorama. Evidemment j'y aurais parfaitement ma place, avec mes fillettes assorties et mon romantique mari. Je n'y avais pourtant jamais songé auparavant.
J'y fais mon marché tous les mercredis, chez la même petite dame encapuchonnée, dont les yeux lancent des éclairs lorsqu'elle évoquent les "ils" responsables du malheur universel. C'est une rebelle, et j'aime aussi quand elle me fait un prix sur les salades en ajoutant "elles sont du jardin".
J'ai eu une pensée pour Helena Bonham Carter ce matin, en étalant du noir sur mes paupières, le noir des jours de mauvaise tête : mes cheveux en bataille, un air quelque peu hagard.
La placette est gentille, tout le monde semble de charmante humeur, on semblait tourner une comédie enchantée. Ma marchande m'a dit "vous avez une feuille sur la tête et c'est très beau". C'était beau, cette feuille jaune, et je l'ai pourtant chassé de mes mèches . "C'était très joli, on aurait dit une garniture", a-t-elle regretté.
Et nonobstant mes yeux noirs, tout ceux qui croisaient mon chemin ont été charmants avec moi : Pierre de l'atelier des filles s'est enfin déridé et causait à n'en plus finir, il semblait inspiré par les couleurs et les travaux de ses élèves ; l'homme au sandwich, qui a absolument tenu à m'accompagner jusqu'aux grilles du parc, me complimentant sur l'assortiment de mes couleurs (violet, pourpre, lie de vin) ; la dame entrevue à sa porte, m'invitant à rentrer dans son atelier épatant, taché de peinture, aux murs de vieilles pierres ; cet homme en jaune, enfin, perdu dans les rayons de l'épicerie, prêt à ne pas tarrir sur le lait de coco.
Mais il était l'heure, celle de rentrer préparer des cookies chocolat-sésame, de rentrer avec des mains de petites filles dans les miennes, nous racontant des histoires et des blagues, nous félicitant d'être ensemble, si bien, d'être si bien ensemble assorties.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 13 novembre 2008 dans Rue Meyrueis


il est d'incroyables conjectures ménagères où tout semble s'être ligué pour vous faire brouter les bras du canapé.
Ainsi la bouilloire ne bout elle plus, l'aspirateur s'est il fendu, la machine à rendre le linge propre a décidé de ne plus ni rincer ni essorer. Au moment où les poux nous refont une petite invasion, où un étrange virus de la nausée nocturne sévit sévèrement, où l'air froid et humide ne permet pas à nos vêtements de sécher en moins de trois jours.
J'ai fui.
J'ai pris le tram. J'ai imaginé que c'était le métro, qu'il roulait vite, qu'il y avait des lumières et des sons métalliques, que les couloirs que j'emprunterai à la sortie seraient de faïence géométrique, et qu'une foule s'y presserait d'un seul pas. Je songeais aux odeurs quand les portes se sont ouvertes à l'arrêt bibliothèque.
Au troisième étage, rayon littérature, je me suis rendue compte que je n'avais pas la liste d'ouvrages dont se délecter. le bâtiment est immense, moderne, lumineux, confortable, et offre une vue splendide à chaque niveau vitré, des fauteuils, sièges, chaises, coussins pour s'en assurer. C'est bien simple, on veut y habiter.
J'ai déplié le sac de nylon, et j'ai erré en me triturant les méninges dans l'ordre alphabétique. Je remplissais mon cabas comme au marché. Je revenais en arrière en état d'illumination lorsque un nom me revenait. Je tapotais ma bouche pour tâcher de retenir toutes les idées qui m'assaillaient en parcourant les titres, la tête penchée à droite, à gauche (les éditeurs feraient bien de se mettre d'accord).
A la lettre O, je me suis souvenue de ce livre que tu avais dessiné, qui allait si bien avec notre correspondance. Je me suis accroupie pour mieux voir. Il y a beaucoup d'ouvrages mais il n'est pas là. J'en prends un, au hasard - mais ça n'existe pas, le hasard. Je l'ouvre en deux. A droite, sous mon pouce, la page blanche est barrée du titre d'une des nouvelles : Un thé qui ne refroidit pas.
C'est tout de même incroyable d'être jetée à la rue, à cours d'idées et d'envies, en oubliant sur la commode de l'entrée la montre pour ne pas s'oublier, en emportant in extrémis les ouvrages à rendre ; et retrouver ce qu'on avait oublié qu'on cherchait, et finir par entendre la voix de la fatalité qui martelle, sur le ton du je te l'avais bien dit, qu'il y a, entre la poisse et la félicité, un lien direct.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 13 novembre 2008 dans Otsuka

certaines de mes journées sont pleines et denses et belles alors même que je ne fais rien pour. D'autres sonnent comme une défaite. Mais il faut savoir les admettre, elles aussi. Et recommencer, dès le lendemain, tout recommencer pour me donner les chances de me coucher dans le sentiment de l'accompli.

Renoncer à la maternité, c'est renoncer à la forme la plus évidente de postérité. Mais j'ai sagement fait une croix, également, sur toutes les autres.
J'aime ma vie anonyme. Sans doute qu'habiter dans une capitale peuplée d'une dizaine de millions d'habitants et en croiser quotidiennement des milliers rend modeste. Réussir ma vie, au jour le jour, me paraît une tâche d'assez grande envergure pour que je ne m'encombre pas d'autres ambitions.
Alors, en espérant que, lorsque je ne m'en servirai plus, mes organes seront utiles à d'autres, j'emplis mon coeur de beaux sentiments, j'offre de belles images à mes yeux et j'éloigne mes poumons des voies rapides.
Et si, à la fin, mon corps pouvait disparaître sans que personne n'ait à s'en soucier, ce serait parfait.

A Tokyo, ce ne sont pas les grèves qui immobilisent les trains et compliquent les trajets vers le boulot.
Les gens qui se précipitent sur les voies provoquent le même effet mais, pour autant, personne ne pense à dénoncer "la prise en otages des usagers".
Lundi, descendant les marches du quai numéro 2 de la gare de Shinjuku au même rythme lent qu'une centaine d'autres personnes, j'ai eu l'impression d'un cortège funéraire.
Ce lundi était gris et sans espoir particulier. Mais, à ce moment-là, je me suis dit qu'il ne tenait qu'à moi qu'il ne s'ajoute pas au collier terne et monotone que finissent par former les journées atones si on les enchaîne sans y prendre garde.
Tout le long de ce jour, j'ai pensé au suicidé de Shinagawa et j'ai peaufiné les détails : l'air que j'ai respiré, ce que mes yeux ont vu, ce pour quoi mon coeur s'est accéléré.
Oui, décidément, il ne tient qu'à nous de ne pas vivre par inadvertance.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 6 novembre 2008 dans Otsuka

tant que le soleil dore mes épaules sur le balcon, je peux faire semblant de l'oublier. Mais les fins d'après-midi fraîches sont là pour, un peu sèchement, me rappeler à l'ordre : l'été est fini, il est temps de troquer les débardeurs contre les tee shirts à manches longues, de dresser l'inventaire du cheptel des pulls, de superposer la laine à la soie au rayon des écharpes.
C'est à contre coeur que j'ouvre le sac de l'hiver parce que je n'ai pas envie d'avoir froid et parce que je sais ce qui m'y attend.
En effet, pas de surprise : tout est trop grand et si toutefois je veux encore porter les trois pulls qui ont survécu à l'hiver dernier, je vais devoir faire abstraction de leurs bouloches.
Pendant que je trie et plie le coton de l'été, je repense à Jackie. Depuis la naissance de Coline, elle conserve dans son grenier un ou deux de ses vêtements par an. Cela doit former, à présent, un drôle de dressing ! De la barboteuse à la première veste en jean qui, elle-même, remonte à un moment...
Moi, je me souviens de mes vêtements marquants sans qu'ils aient été conservés : les mini-robes de mon enfance en Guadeloupe, les robes moins courtes à l'époque de la France métropolitaine et de mon appareil dentaire, mon manteau long en tissu arlequin, mon pantalon vert vif à pois blancs, mes duffle coats de toutes les couleurs, mes pantalons jodhpurs de mes années de fac, la veste en laine orange de mon mariage qui, pendant plusieurs hivers, s'est parfaitement assortie à mes longues jupes droites, l'immense manteau noir de ma période au crâne rasé, la chemise bleue froissée du jour aux cheveux roses... jusqu'au gilet en coton noir qui a pris l'avion avec moi le jour de mon départ à Tokyo.
De mon armoire d'été, donc, je fais le tri.
Chère Ga, ça ne m'étonnerait pas que, toi, tu te souviennes de la manière dont tu étais habillée la première fois où l'homme de ta vie a posé les yeux sur toi.
Et moi, je sais bien que rien ne me le fera oublier non plus, jamais.
Je sais que tout est gravé de ce qui a débuté dans la nuit précoce de Ginza et s'est prolongé sur une plage où l'air doux a caressé mes épaules avant que ce soit sa main.
Cette chemise longue et sans manches est devenue trop grande et je ne l'ai pas remise cette année.
Mais, en la pliant, j'ai su que, désormais, elle ne me quitterait pas.
Non. A l'avenir, je ne me séparerai pas de ce tissu gris-loup dans lequel j'ai vécu tout cela.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 6 novembre 2008 dans Rue Meyrueis


assis dans le salon qui donne sur le parc, nous avons contemplé le rideau de pluie qui s'abattait déjà depuis 24h.
On se serait crus dans la Grande Ville, quand la pluie tombait et tombait encore, quand elle ne cessait pas de plusieurs jours et que nous nous couchions en l'écoutant cogner la véranda ; quand on se réveillait en entendant son bruissement familier, et qu'on était surpris de l'entendre encore, et que l'on constatait qu'il pleuvait toujours.
Le dernier séjour, celui d'Halloween, du solstice et des défunts a été fleuri de belles chrysanthèmes jaunes, pourpres, feu. Je les ai regardées d'un oeil neuf, j'ai retrouvé ces pétales caractéristiques, fins et recourbés sur le coeur. Je les ai trouvées jolies et me suis souvenue qu'il y a longtemps déjà que je ne les avais vues dans ce contexte, et qu'il y a peu encore je persistais pourtant à leur trouver un air macabre.
Dans la petite ville d'où nous venons et revenons, nos pas sont encore visibles, et pour longtemps. Il y a des arbres, beaucoup, de la campagne et des couleurs. Nous y donnons rendez-vous, programmons des retrouvailles, des journées d'abandon à regarder la pluie et de vieux albums photos tandis que les enfants se poursuivent dans des costumes de papier. Peu de thé et beaucoup de nourriture ; peu de connection internet et un peu de télé.
Je suis dans un fauteuil, à observer, écouter, converser ; je suis dans l'antichambre.

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