j'étais montée dans le bus en direction de Ueno comme je me serais lancée dans une nouvelle aventure.
Ce trajet ne m'avait, finalement, rien fait découvrir de neuf, ne m'avait rien fait vivre de particulièrement aventureux. Mais cette date-là reste, encore maintenant, rangée dans mes souvenirs comme "le jour du bus pour Ueno".
Chère Ga, je t'ai déjà parlé du journal brut que je tiens depuis 1985. Cette vingtaine d'années de ma vie factuelle consignée dans des carnets que je ne consulte jamais... Le 11 juillet 1993, le 25 mars 1988, le 15 juin 2007, le 3 septembre 2001... ainsi que tous les autres jours de ma vie sont entre les pages.
J'ai cessé de me poser les questions "pourquoi ?" "pour qui ?". Je me contente de savoir que j'ai maintes fois pensé renoncer à ce protocole mais que, toujours, j'ai recommencé. Comme si ces notes avaient une nécessité que j'ignore moi-même.
Ainsi, depuis mes 14 ans, mes jours sont sauvés de l'oubli.

Ce matin-là, il n'y avait chez moi, ni lait, ni fruit, ni natto ni rien d'autre qui aurait pu faire office de petit déjeuner.
Or, parce que je buvais du thé sur le balcon ensoleillé, je n'avais pas envie d'interrompre le rythme doux que la matinée avait pris d'elle-même afin d'aller jusqu'à l'AMPM du coin, vérifier si, depuis la veille, ils avaient reçu des bananes ou des pommes.
Dans mon frigo, il ne restait que des oeufs. Alors j'en ai fait durcir deux.

Je ne sais pas expliquer pourquoi mais c'est en voyant les coquilles si blanches sur la faïence de l'assiette que s'est imposé à moi le nom de cette journée qui débutait. Ainsi que la nécessité évidente d'attribuer, désormais, un nom à chaque jour.
Il me semble que c'est encore une façon d'envisager le temps autrement. Que c'est encore une façon de retenir quelque chose de ces jours qui, dans le souvenir, pourraient se ressembler et se confondre.
Mardi est ainsi devenu, dès les premières heures de la matinée : "le jour des oeufs durs" alors que, au fil des heures qui ont suivi, j'ai vécu des événements autrement plus notables que ce petit déjeuner.
Et je ne doute pas un seul instant que chaque journée trouvera son nom d'elle-même dans le petit matin ou à la dernière minute et que, au fil des mois, je rebaptiserai le calendrier entier.








