Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 25 septembre 2008 dans Otsuka

j'étais montée dans le bus en direction de Ueno comme je me serais lancée dans une nouvelle aventure.
Ce trajet ne m'avait, finalement, rien fait découvrir de neuf, ne m'avait rien fait vivre de particulièrement aventureux. Mais cette date-là reste, encore maintenant, rangée dans mes souvenirs comme "le jour du bus pour Ueno".

Chère Ga, je t'ai déjà parlé du journal brut que je tiens depuis 1985. Cette vingtaine d'années de ma vie factuelle consignée dans des carnets que je ne consulte jamais... Le 11 juillet 1993, le 25 mars 1988, le 15 juin 2007, le 3 septembre 2001... ainsi que tous les autres jours de ma vie sont entre les pages.
J'ai cessé de me poser les questions "pourquoi ?" "pour qui ?". Je me contente de savoir que j'ai maintes fois pensé renoncer à ce protocole mais que, toujours, j'ai recommencé. Comme si ces notes avaient une nécessité que j'ignore moi-même.
Ainsi, depuis mes 14 ans, mes jours sont sauvés de l'oubli.

Ce matin-là, il n'y avait chez moi, ni lait, ni fruit, ni natto ni rien d'autre qui aurait pu faire office de petit déjeuner.
Or, parce que je buvais du thé sur le balcon ensoleillé, je n'avais pas envie d'interrompre le rythme doux que la matinée avait pris d'elle-même afin d'aller jusqu'à l'AMPM du coin, vérifier si, depuis la veille, ils avaient reçu des bananes ou des pommes.
Dans mon frigo, il ne restait que des oeufs. Alors j'en ai fait durcir deux.

Je ne sais pas expliquer pourquoi mais c'est en voyant les coquilles si blanches sur la faïence de l'assiette que s'est imposé à moi le nom de cette journée qui débutait. Ainsi que la nécessité évidente d'attribuer, désormais, un nom à chaque jour.
Il me semble que c'est encore une façon d'envisager le temps autrement. Que c'est encore une façon de retenir quelque chose de ces jours qui, dans le souvenir, pourraient se ressembler et se confondre.
Mardi est ainsi devenu, dès les premières heures de la matinée : "le jour des oeufs durs" alors que, au fil des heures qui ont suivi, j'ai vécu des événements autrement plus notables que ce petit déjeuner.
Et je ne doute pas un seul instant que chaque journée trouvera son nom d'elle-même dans le petit matin ou à la dernière minute et que, au fil des mois, je rebaptiserai le calendrier entier.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 25 septembre 2008 dans Rue Meyrueis


nous ne sommes pas allés à la plage depuis longtemps, et je me suis souvenue qu'elle existait en feuilletant un des livres jeunesse de la bibliothèque où l'on voit des amoureux enlacés, de l'eau jusqu'au cou, un soir de pleine lune, leurs habits éparpillés sur le sable. Je me suis dit "ah oui, c'est une bonne idée, justement il y a la mer pas loin". Comme s'il suffisait d'y penser très fort pour faire garder les enfants, se ruer sur les dunes, et oublier qu'il fait froid désormais, à minuit. Dans mon livre à moi, celui du moment, que tu m'as conseillé, l'eau est douteuse, grise ou verte, trouble et vaguement menaçante, et l'on boit des chocolats chaud en se demandant si il y a un endroit assez profond pour s'y noyer.
Dans les heures de cette semaine, il y a du soleil, des pauses thé vert, des découpages et de la musique ; des gâteaux expérimentaux, des émissions de radio, des coups de fils où je m'entends raconter toujours la même chose : "100 m2, dans le quartier nord...oui, notre budget est un peu en deçà des prix pratiqués pour une telle recherche".
Je n'oserais pas rajouter, et pourtant, un peu d'embruns dans l'air ambiant, des footings dans le sable, une baie qui s'ouvre sur des vagues scintillantes. Au coeur d'un quartier animé et verdoyant...
Mais il faut bien dire ce qui est, la perspective d'avoir à ressortir les cartons de la cave pour les gonfler d'affaires et les transporter à l'autre bout de la ville me donne tout simplement la nausée. Alors nous irons voir la mer, ce dimanche, ressortirons peut-être les maillots au cas où le soleil deviendrait brûlant, pour lui raconter que tout ça, son existence à la notre mêlée, ça nous fend le coeur, mais ça ne va pas être possible.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 18 septembre 2008 dans Otsuka


au jardin botanique, la lumière est blonde, la saison mélange en hésitant les couleurs de l'automne et la chaleur dense de l'été.
Les rares photographes sont désoeuvrés et traînent inutilement leurs trépieds dépliés sur le sable des allées.
Au jardin botanique, la saison n'est à rien.
Aussi, à part le mien, il n'y a, sur la pelouse, que le pique-nique d'un couple dont l'enfant dort si profondément qu'il paraît mort.
Alors, puisque personne ne tente de leur couper la parole, les insectes dialoguent et le jardin entier bruisse de leurs langues répétitives et monotones.
C'est la bande son d'un après-midi Marie-Claire idées !
La sieste dans l'herbe, la lecture suspendue le temps du sommeil.
Il manque au décor la moustiquaire suspendue à une branche basse. Une carafe de citronnade fraîche à portée de la main. Un coussin brodé au point de croix au motif de l'animal fétiche pour caler la tête. Une courtepointe en patchwork au cas où un vent frais se lèverait. Un chapeau de paille orné d'un gros ruban acheté l'été précédent sur un marché breton. Une petite robe à bretelles dénichée, elle, en Provence en 1999, dont le tissu fleuri ne s'est pas démodé et s'assortit très heureusement aux sandales d'inspiration chinoise, cadeau d'une belle-soeur voyageuse.

Chère Ga, tu le sais, toi aussi : le bonheur est souvent plus simple, plus spontané et moins coûteux que voudrait nous le faire croire Marie-Claire idées !

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 18 septembre 2008 dans Rue Meyrueis

rien n'aurait pu me convaincre à cette époque là que j'allais un jour de 2008, entre deux dessins, passer de longues minutes les sourcils froncés et l'esprit entièrement accaparé par un catalogue d'ustentiles de cuisine. On me l'aurait juré, promis, on m'aurait prouvé que c'était ma destinée, j'aurais haussé les épaules ; on m'aurait affirmé que c'était inscrit dans mes paumes et que c'était irrémédiable, que j'aurais crié au charlatan.
Je me souviens des barbecues de copains, ou chacun amenait un plat, une bouteille, je me souviens des miens, piteux et faits sans passion, ratés, toujours, pitoyables, souvent. La salade de riz trop cuit, le brownie caramélisé, le crumble noyé sous son jus de fraises. Je n'y mettais aucune intention particulière si ce n'est celle de faire un truc chouette, facile, original. Et bon? Peut être. La salade de riz était aux oranges et aux radis, la sauce devait être à la menthe. Pourtant je le savais bien, que c'était peine perdue que de vouloir réaliser des prodiges à H-1. Cuisiner c'était un peu jouer au loto, mais avec plus de chances de gagner, quand même.
Je me souviens de cette aprem où j'avais les cheveux décolorés, un cache coeur orange et un paréo en guise de jupe, je ne comprenais pas comment je me retrouvais à côté de propettes jeunes filles en jeans blancs qui se suppliaient de s'échanger telle ou telle recette. Leurs copains portaient des pulls noués sur les épaules et se tenaient près du feu, une bière à la main, avec les jambes très très écartées en discutant petit bois. J'avais dû apporter une bouteille, et je fumais, j'avais dû demander un cendrier, avec la sensation d'être aussi déplacée qu'une bergère en faïence sur le bord d'une cheminée design. Pourquoi ces filles collectionnaient les recettes, et pire, les faisaient ? Elles parlaient d'ingrédients que je ne connaissais pas et se levaient dès la dernière bouchée avalée pour aller faire la vaisselle. Elles s'échangeaient des tupperwares qu'elles emballaient dans un sac plastique ; avec un noeud. Des miniatures de ma mères, elles me semblaient, qui sans doute possédaient elles aussi des livres de cuisines avec des astuces pour ne pas rater sa sauce blanche, des photos de plats métalliques aux compositions symétriques, aux couleurs criardes et lourdes, sur fond bleu.
C'était pire que de la sorcellerie, une secte, une incongruité, un mystère que je ne voulais surtout, surtout pas percer.
J'ai fait hier des meringues au kinako, il me restait justement des blancs d'oeufs. Fifille numéro un a dit, "c'est normal que ça colle comme ça?" et fifille numéro deux a renchérit, "et que ça ait la couleur de la crotte?". Finalement je n'ai pas tant changé. Je ne suis toujours pas susceptible.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 11 septembre 2008 dans Otsuka

La gare d'Otsuka est en travaux et nous sommes souvent serrés dans la file qui monte les escaliers.
Soudain, quelque chose traverse mon champ de vision et je réalise que c'est une cigale quand elle vient se poser sur le tee shirt de la fille qui me précède.
L'espace d'un instant, j'hésite à faire un geste qui pourrait provoquer l'envol du gros insecte mais, presque dans le même temps, j'y renonce.
D'ailleurs, nous sommes à présent sur le quai. Elle vers Ueno. Moi vers Ikebukuro.
Qu'est-il advenu ?
La cigale a-t-elle pris le train ?
Ou s'est-elle envolée sans même que cette fille se soit aperçue de sa présence ?

Parfois, on sait, à propos des gens, des choses qu'ils ne savent pas eux-mêmes.

La fille a les cheveux longs, secs et décolorés, et je vois la peau de son dos, entre la limite de son débardeur et la ceinture de son jean, en plus de voir celle de ses bras. Elle est assise dans le même sens que moi, à la table devant. Et ce n'est que quand elle se lève que je vois qu'elle est si grande.
Je suis à nouveau seule quand elle m'aborde. Elle nous a entendus parler et me demande si je suis bien Française. Elle se présente, me donne sa carte. Elle est Espagnole. Mais, dans un français absolument parfait, elle me dit qu'elle comprend mieux qu'elle ne parle.
Après son départ, je réalise que je ne sais pas dans quel but elle m'a adressé la parole, si ce n'est pour le plaisir de s'exprimer dans ma langue.
Je repense à notre conversation qu'elle a entendue, à ce que je n'ai pas choisi de lui dire.

Si elle ne m'avait pas parlé, cette fille aurait su des choses à mon propos sans que je m'en doute.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 11 septembre 2008 dans Rue Meyrueis


je n'arrive pas à me lever tôt, décidément, ça parait complètement au-dessus de mes forces. Dès que la radio se met en marche, je jurerais portant être bien réveillée, j'entends tout, les titres, la météo - et je m'exclame intérieurement des températures quasi caniculaires-, le débat politique et les annonces de la journée. Mais quand j'ouvre les yeux 45 mn plus tard, je suis bien incapable de raconter ce que j'ai entendu, je me rends compte que j'ai déjà tout oublié.
Pourtant c'est bien clair dans mon esprit la veille, pendant que je visualise les aiguilles à l'heure du lendemain matin : je me lèverais dans une maisonnée encore endormie, je boirais un jus de citron en regardant par la fenêtre. Je me doucherais, j'irais ouvrir les volets des chambres et mettrais une musique du matin. J'irais tirer doucement sur les draps des semis éveillés, et je lancerais le petit déjeuner. Tout serait au bon tempo, il y aurait du temps plein le cadran. Assez pour réfléchir à ce qu'on a envie de manger, assez pour faire de beaux verres de lait aux fruits avec une paille, assez pour emballer soigneusement les goûters, peut-être même pour un bento de pause déjeuner, assez aussi pour se raconter nos rêves.
Mais je crois que c'est bien trop demander, un dimanche en pleine semaine.
Je me lève avec la marque de l'oreiller, les cheveux embrouillés et l'impression qu'il est 4h du matin. Je titube jusqu'à la cuisine et perds 5 bonnes minutes à rassembler mes esprits, le citron, l'eau de la théière et les couverts. Trop tard pour la mélodie du matin, tout le monde est déjà levé.
Je passe une robe à manches roulées, la météo n'annonce pour la journée que la raisonnable chaleur d'une saison sur son déclin.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 4 septembre 2008 dans Otsuka


plus tard, devenue adulte, j'ai vu des gens organiser des soirées et ouvrir leurs cadeaux avec le plus grand naturel. Et je les ai reconnus, ceux qui, dès l'enfance, y avaient été entraînés.
Est-ce à cause de sa très grande proximité avec la rentrée ou parce que, déjà, je n'étais pas très sociable ? Rares ont été les fêtes qui célébraient mon anniversaire.
Alors, on pourrait penser que je m'y suis habituée, à la banalité de ce jour-là, ni plus tout à fait estival mais loin encore de l'automne.
Au lieu de cela, surgis de je ne sais pas où, n'ont cessé de grandir les rêves de banderoles dans la rue, d'affiches 3m sur 4 en mon honneur, d'une foule d'amis émergeant dans le salon en scandant mon nom, de paquets enrubannés enveloppés dans des papiers précieux...
(Roselyne et Sammy le savaient qui, pour mes 22 ans étaient descendus du train accompagnés du lapin blanc d'Alice et qui, l'été de mes 25 ans, avaient fait venir H. et D. de Bretagne autour de la table familiale et masquée...)
Chère Ga, demain, ça fera 38 ans que je supporte mes paradoxes et tâche de m'en accommoder à défaut de savoir les soigner.
En ce qui concerne mes rêves d'anniversaire, je deviens de plus en plus raisonnable mais je me méfie encore de moi-même.
Aussi, plutôt que d'être tentée de passer la journée à guetter les éventuels mails, les improbables coups de téléphone ou l'équivoque mobylette du facteur... Et malgré les risques de pluie annoncés par la météo, je crois que je vais aller voir la mer.
Bon, bien sûr, tu t'en doutes, je ne partirai pas sans mon sac lesté d'un ou deux livres, de mes carnets et de mon appareil photo mais aussi de mon téléphone. Aussi, si dans la journée de demain, tu penses à moi et que tu envoies un mail à mon adresse portative (x7dedb24f9v2s4@t.vodafone.ne.jp), cela ne manquera pas de me faire un immense plaisir !!!

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 4 septembre 2008 dans Rue Meyrueis


la lassitude me prend. La pluie a cessé rapidement et le bruit des voitures qui roulent dans les flaques, alors qu'on continue de transpirer fenêtres ouvertes, fait du bien aux oreilles.
Le lave vaisselle ronronne, les fillettes roupillent dans une chambre envahie d'une armée de playmobiles - il ne fait pas bon marcher nus pieds par ici-, les affiches tombent du mur malgré les punaises.
Je ne serai bonne à rien ce soir, malgré mes projets alignés en colonnes par priorité dans mon carnet de tous les jours. Tout juste aller au lit, terminer le roman, ou les pages "spécial sexe" d'un vieux Elle - les seules pas encore lues.
Boui, la lassitude m'a cueillie, mon corps est endormi. Mais mon cerveau tourne encore et fait l'arbitre. Alain de Botton l'avait dit, et il avait fort raison, les vacances ne sont jamais vraiment des vacances si l'on emporte son quotidien, à savoir soi-même. C'est valable pour tous les jours, même ceux qui ne sont pas des vacances. Il faudrait pouvoir déconnecter de temps en temps de soi-même : va voir là-bas si j'y suis, lâ-che-moi !
Ce week end, Maud, Erika et moi avons ri de nos travers de filles qui aiment bouder et se retrouver pour boire de l'eau chaude avec des feuilles dedans. Et chose étrange, on a peu parlé coupes de cheveux. Mais comme à chaque fois, le temps était bien court.
J'aimerais enfiler des bottes en caoutchouc, marcher dans la chaude nuit pour retrouver des frangines, des copines autour d'une eau chaude, à 10 mn d'ici, pour comparer nos lassitudes, et rigoler de nos contradictions. On aurait le temps, on ne se quitterait que lorsqu'on en aurait fini avec tous les sujets de conversation.
C'est sûr, c'est ça qui serait bien.

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