
quand je suis sortie de l'avion, déboussolée et nauséeuse (la météo a fait des trous dans les nuages, le pilote a fait du suspens dans l'aterrissage), je me suis refondue sans m'en rendre compte dans la vie de l'autre côté, à 10 000 lieues de ce qui s'était passé simplement la veille. C'est un peu comme traverser le miroir, et retomber là où l'on se serait arrêté, ou du moins ce que l'on en a retenu, avant de sombrer dans le sommeil. Au revoir lion, épouvantail, homme de fer...
Une fois encore pas de Jeeves avec sa limo, ses gants et sa douceur discrète comme tampon à la réalité ; pas de voeux à formuler qui soit immédiatement exaucé.(tandis que là-bas...)
Crois le ou non, mais ça presque été un réconfort. (Si tout était parfait partout, il n'y aurait définitivement aucun intérêt à voyager).
Je sais qu'il suffira d'une journée marathon où tous les moyens de transport sont utilisés, (à tel point que l'on est surpris de ne pas finir à cheval), de longues heures en l'air au bout desquelles la peau luit et se boursouffle, et où l'estomac se retourne d'avoir mangé de mauvais repas, pour pouvoir, à l'instant où les idées s'emmêlent, quand on finit par être obsédé par un jet tiède d'eau savonneuse, quand on entend les semi et qu'on reconnaît l'odeur, se réjouir d'être arrivé. Qu'il y a sur le pas de la porte, souriante et bienveillante, l'évidence du comme avant, mieux, du comme toujours. Nos rendez vous, le rythme lent de nos conversations, de nos pauses café-mignon. Les soirées des copains.Ta voix.
J'ai la chance d'avoir une vie à moi dans la grande ville. Merci de me garder la place.
Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 31 juillet 2008 dans Les Vialattes
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 31 juillet 2008 dans Otsuka
j'ai regardé la fleur éclore dans ma théière.
Et, maintenant que tu connais ma soeur, si je te dis qu'elle écumait le rayon papeterie de Loft pendant ce temps, tu comprends pourquoi j'ai eu le temps de la remplir trois fois d'eau chaude !
Plus tôt dans la journée, dans le métro bruyant, un peu avant les sushis à tomber de Tsukiji, E. m'a dit "C'était bien, hein, que Be et Ga soient revenus ?!" Et soudain, j'ai été triste comme si je réalisais seulement que vous étiez repartis.

Quand j'étais jeune, ma mère faisait des conserves de haricots.
La perspective de retrouver ces saveurs d'été au coeur de l'hiver ne me consolait pas des heures d'ennui que je passais à équeuter les légumes verts.
A présent, je regrette de ne pas m'être intéressée davantage aux principes élémentaires de la stérilisation, aux histoires de caoutchouc et tout ça.
Parce que, tous ces moments de l'été, je les mettrais volontiers en conserve afin de pouvoir ne jamais les oublier.
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Chere Gwen
Par Madame Gâ le jeudi 24 juillet 2008 dans Akebonobashi

la rue est bien bruyante mais ça n'empêche rien : ni de dormir et de rêver, ni d'écrire, ou de dessiner ; ou encore de penser que la grande ville est une des plus vivables que je connaisse. Evidemment, je ne suis pas globe trotter, je n'ai pas participé aux échanges Erasmus, je ne suis pas même femme d'affaires. Encore moins artiste en résidence, hôtesse de l'air, GO au club med, pigiste pour le guide du routard. Ou chef d'état. Alors la grande ville n'a que peu de mérite de rentrer dans mon top 5 personnel des endroits que je souhaiterai taper sur le clavier de la machine que mon mari inventera un jour, celle qui téléporte, au moment de la toute première expérience humaine, quand on en sera à miser sur l'efficacité du mode retour.
Je suis bien ici, j'aime l'odeur de l'air et le bruit de l'asphalte quand on le foule, et si ces critères te paraissent douteux ou inhabituels, ils n'en sont pas moins révélateurs. J'aime penser que je peux marcher toute la journée et toute la nuit ensuite, sans croiser deux fois le même carrefour, en me rafraîchissant régulièrement sans boire deux fois la même boisson, et en arrivant à temps pour l'ouverture de l'échoppe du cordonnier qui avec un sourire, et sûrement un cadeau de derrière les fagots, rendra leur superbe à mes chaussures préférées.
Puis ensuite, m'asseoir, pour le petit déjeuner, à côté des lotus en fleur.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 24 juillet 2008 dans Otsuka
j'ai entamé la boîte de magnésium que tu m'as apportée.
Ces jours d'été me font penser à une baignoire en train de se vider. Sauf que, à la place de l'eau, ce serait mes forces que le siphon aspirerait.
Je veux croire que ces cachets blancs sauront contrer mes occasionnelles faiblesses.
Dans cette ambiance alanguie, je me rends à nos rendez-vous sans avoir le courage d'alourdir mon sac des 3,8 kg de mon Leica.
On en reparlait, de cette journée de l'été dernier, passée à Kichijôji, de ces longues heures ensemble à l'issue desquelles je n'avais pas réussi une seule photo !
Crois-tu qu'il puisse en être de même cette année ?!!!
Chère Ga, après avoir vécu ces jours uniformes de soleil et de chaleur, te souviendras-tu qu'il a plu, un jour que tu étais à Tokyo ?!

La seule image valable que j'ai de toi sera là pour en témoigner.
Tu y as cet air un peu tragique comme souvent lorsqu'on te voit à travers un objectif.
Je ne désespère pas de, réussir, un jour, à saisir également tes grands éclats de rire...
Mais je sais qu'il va falloir faire vite.
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Chères lectrices, chers lecteurs,
Par gwen le jeudi 17 juillet 2008 dans Ichigaya

Pour toutes ces raisons, nous devions forcément être à nouveau réunies.
Et, dans la cour d'Ichigaya, malgré la chaleur et les valises, nous avons sauté de joie !
Chères lectrices, chers lecteurs, si vous êtes de passage ici, exceptionnellement ou tous les jeudis, c'est sans doute parce que, vous aussi, vous aimez le courrier...
Alors, pour une fois, nous vous laissons faire : n'hésitez pas à glisser vos billets doux, gentilles cartes postales, mots d'encouragement... dans la boîte aux lettres de nos commentaires...
On vous embrasse et on revient la semaine prochaine,
Gwen & Ga.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 10 juillet 2008 dans Otsuka

Dimanche, à Ueno, j'ai pensé à toi.
J'ai regardé tout ce qui, avant, était ton ordinaire en plus d'être le mien, tout ce que tu vas retrouver, que nous allons à nouveau partager.
Il y a eu l'habituelle enquête de voisinage, ces questions que je devine plus que je ne les comprends quand ce sont des bouches édentées qui les formulent (mais je suis rodée : je sais dire d'où je viens, depuis quand et que oui, je parle un peu japonais, la preuve qu'est-ce que je suis en train de faire ?!).
Il y a eu les oreilles des teckels soulevées par le vent, dans le panier à l'avant des vélos.
Il y a eu la queue de 500 mètres formée par des jeunes gens dont on sentait qu'ils étaient là depuis longtemps pour une raison que je continuerai à ignorer.
Il y a eu les hommes à la peau tachée de noir indélébile qui ont installé leur stand de ramens et de ikayaki.
Il y a eu un couple à la table voisine. Ils ont mastiqué des brioches sans sembler s'apercevoir qu'ils étaient en train de manger avant de se masser le dos à tour de rôle.
Il y a eu les lotus qui, profitant du courant d'air minuscule, se balançaient mollement.
Il y a eu un chien minuscule qui a attiré beaucoup de "kawaiiiiii" de la part des vieilles dames qui passaient. Et c'est vrai qu'il était mignon.
Il y a eu une bande de jeunes qui, tous, croquaient dans une glace à l'eau comme s'il s'était agi d'un morceau de pain.
Il y a eu la chaleur saturée d'humidité, la peau qui redevient adolescente et qui, même quand on use des papiers buvards si pratiques ici, n'est jamais mate.
Il y a eu deux filles qui ont déballé leurs onigiris et, en les regardant, je me suis dit qu'un rendez-vous à Ueno pour le petit déjeuner, c'était une bonne idée.
Chère Ga, ça fait longtemps que je t'attends mais bientôt nous aurons rendez-vous, tu seras à nouveau sur le banc, à côté de moi. A l'heure du petit déjeuner, pour un brunch ou aux premières lumières des lampions. Et ça m'emplit de joie !
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 10 juillet 2008 dans Rue Meyrueis

on vit comme sur une carte postale en ce moment, après l'épisode succulent de "La famille sur les routes ou l'épopée incroyable de la Méditerranée à la Manche". Beaucoup de préparation en amont, mais que de bonnes surprises, que de satisfaction de voir que ça vaut le coup. Des champs de blé à perte de vue, de la campagne comme s'il en pleuvait (et d'ailleurs...), des petits patelins, des bâtisses de caractère, bref, du tourisme à portée de main. Je te raconterai tout, par le menu, de nos monts et nos vaux, de nos retrouvailles avec ceux qui vivent loin de nous. De retour ici, pour peu de temps, on profite de la plage, mer douce, vent frais, barre de chocolat dans le pain. Ce sont les grandes vacances, celles où l'on ne porte plus de montre et où l'on fait ce qu'on veut quand on veut. Déjeuner à 14h, après tout l'Espagne n'est pas si loin; traverser la rue en maillot sous paréo, comme des ploucs, pour ne pas avoir à se contorsionner sur le sable ; après tout on est au bon endroit pour ça.
Je porte encore ma longue jupe kimono, et je suis très fière qu'elle ait pu jusqu'à présent résiter à tout, aux lavages, aux trottoirs un peu dégoutants qui lui frôlent l'ourlet, aux prises de bec avec la portière de la voiture. A ma lassitude qui pourrit tout ce qu'elle touche.
J'ai allumé ce soir une spirale verte anti moustiques, et l'odeur s'est répandue partout. "Ca sent le Japon", a dit l'enfant aux 7 ans tout frais.
Samedi, quand B. m'a demandé ou j'allais me ruer sitôt passée la douane, je me suis surprise à répondre "chez moi", en réalisant que chez moi c'est encore là bas, et que pourtant, il n'y a plus de chez moi qui m'y attende. Voilà donc ma trouille, qui m'empêche de continuer sur ce si bon élan de la prévoyance et de l'organisation, de penser aux valises à défaut de les faire déjà : tout retrouver comme avant, et m'y mélanger les pinceaux, machinalement reprendre les chemins de l'année d'avant. Pourvu que tout soit pareil, mais pourvu que rien ne soit comme avant.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 3 juillet 2008 dans Otsuka
N'ayant jamais fait d'effort particulier pour en maîtriser l'orthographe, ayant depuis toujours une intuition assez développée en ce qui concerne son usage, j'ai toujours pensé que notre aisance dans notre langue est génétique et que, dans mon cas, le français est réellement un patrimoine maternel.
C'est souvent, depuis que j'habite à Tokyo, que je me réjouis d'être francophone. Ainsi, les conversations avoisinantes restent un bruit de fond qui n'empêche pas la concentration et je peux facilement faire abstraction des ritournelles des Beatles que diffusent régulièrement les cafés.

En lisant, en écrivant, je peux être seule avec les mots, seule dans ma langue avec laquelle j'entretiens un rapport très intime. Et, malgré la suprématie numérique des volumes anglophones présents sur les rayons des librairies, je ne me résous pas à lire en anglais (d'autant plus que je lis, finalement, assez peu de littérature américaine ou anglaise).

Chère Ga, l'autre jour était un jour de fête, quand j'ai gravi l'escalier qui mène à la librairie française à Jimbocho. Les rayons chargés de Pléiades et de livres anciens, les noms de Chrétien de Troyes, de Marguerite Duras, de Georges Perec -mes familiers du moment- ont fait s'accélérer les battements de mon coeur. J'ai soudain eu l'impression d'être "comme à la maison", dans un "chez moi" un peu universel.
J'ai tendu un billet. Et recevoir, en échange, L'amour fou d'André Breton et le premier volume de la Pléiade de la Recherche de Proust, ce n'était pas vraiment acheter des livres mais, plutôt, retrouver des amis et les inviter à boire un thé et manger des madeleines, chez moi, à la maison, dans la bibliothèque.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le mercredi 2 juillet 2008 dans Rue Meyrueis
je voulais donc te parler de la dame que j'appelle pour moi même La folle. (Et ça n'est pas forcément péjoratif.)
J'ai repoussé un peu, je n'arrivais à te la figurer correctement, avec ses drôles de lunettes et sa démarche en canard. J'ai trouvé que j'avais la critique un peu facile pour une fille qui chante dans la rue, pour une fille qui étend son linge en culotte côté rue, qui ne quitte plus sa lampe frontale et qui parle à sa machine à coudre. Mais enfin, je l'ai dit, je le fais.
Je l'ai rencontrée par le biais de l'école, elle est grande et se tient un peu voutée, un peu bancale, comme cassée de quelque part. J'ai observé qu'elle avait des fesses toutes plates et des membres menus menus. Et pourtant de son visage se dégage une impression de largeur. Elle porte des lunettes, et ses paupières sont lourdes, elle a la bouche perpétuellement entre ouverte en un rictus de sourire figé, comme en train de peiner sur une tâche invisible - marcher, peut être. Elle marche un peu vite, parle fort (c'est à se demander qui parle doucement à la longue), et articule assez largement, avec ce ton particulièrement monocorde, et une voix de fausset, qui se veulent pédagogues. J'ai discuté avec elle à la rentrée, dans la rue, elle avait l'air de chercher à prendre quelqu'un à témoin, l'air de vouloir un faire valoir pour appuyer les propos qu'elle tenait à son fils. La dépassant, la frôlant, nous avions entamé une conversation.
A chaque fois que je la vois dans la rue, je me demande si elle me reconnaît. A chaque fois que je la salue à l'école, je me demande si elle me remet. A chaque fois que je la vois, je me demande où elle en est de sa journée d'infirmière, si elle va dormir, si elle se lève, si c'est son jour de repos, si elle est somnambule. Elle a toujours l'air d'avoir bu, de porter un masque de sociabilité, où seuls ses yeux trahissent un certain néant : une folle.
Quand elle marche, ses cheveux se balancent de chaque côté de ses joues, la bouche tendue. Je l'aime bien, mais je ne me risque pas à l'interpeller quand nous nous croisons. La dernière fois c'était avant hier, je prenais une pause entre deux dessins (je commençais à faire n'importe quoi), et je marchais, vite comme à mon habitude en faisant claquer mes chaussures bronzes, elles ont un bruit que j'adore. J'avais une robe bleue, mon gros casque blanc, un mini sac rouge : je ne me suis rendue compte que j'étais tricolore qu'au bout de quelques vitrines.
J'adore observer les gens, surtout ceux qui me sont familiers, et je l'ai observée à la dérobée. Dans un temps suffisamment court pour me permettre de sauter du trottoir et de continuer ma route, avant de la croiser. On ne sait jamais ce qui peut se passer avec les folles.
