Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 26 juin 2008 dans Otsuka

Je dois avoir la tête déjà singulièrement vide car jamais je ne suis tentée d'utiliser l'expression : "ça me vide la tête" et, surtout, je ne suis jamais tentée de pratiquer les activités à propos desquelles je l'entends prononcer.
Par exemple : une partie de squash, des heures passées devant une télévision, la lecture des romans de Mary Higgins Clark, écouter les émissions de Laurent Ruquier ou de Stéphane Bern à la radio ...

Ce jour-là, Anne Herbauts avait tenté d'expliquer le processus de sa création.
Il se formait dans sa tête, nous avait-elle dit, des pelotes dont il lui suffisait de saisir une extrémité, un jour, afin d'aboutir à la réalisation d'un album.
Elle avait toutefois précisé qu'il fallait que ce soit le bon moment pour dérouler le fil car, sinon, il n'en résultait rien, l'ouvrage était à défaire entièrement.
J'étais rentrée chez moi, moins décidée que jamais à me vider la tête mais, bien au contraire, avec l'envie d'y sentir des bobines se former. Je les imaginais très bien : faites de ce coton couleur lin ou ardoise qui m'a souvent donné envie de me remettre au tricot.

Mes jeudis prennent forme, parfois, avec autant de spontanéité que des bulles de savon.
D'autres fois, il me faut plus longuement tourner autour...
Certains jours, ils me rappellent les pelotes d'Anne Herbauts : j'en saisis un fil et je tire dessus en tâchant d'oublier que, quand je tricotais, j'étais systématiquement obligée de défaire le pull après en avoir atteint les 2/3 pour cause d'erreur de calcul dans les mesures...

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 26 juin 2008 dans Rue Meyrueis


Je voulais te raconter la dame que j'appelle en mon fort intérieur La folle. Je voulais te la montrer pour qu'on contemple ensemble un tel phénomène, un personnage attachant et rare. Mon billet sonnait drôlement bien dans ma tête, je sentais que ça serait facile, quand il serait mûr à point et qu'il se laisserait dérouler. Je le voulais drôle, léger et primesautier. Et puis je ne sais pas ce qui s'est passé, au moment de le dérouler le fil a cassé, lâchement, bêtement, sans aucune raison apparente. Peut être la chaleur l'a-t-elle fait fondre en petit tas collé sur lui même impossible à démêler? Peut être que je reporte le syndrome de la méchante machine à coudre, cette vilaine qui casse mon fil, ou le vrille, ou le torsade et le bourre, au moment où je lâche le tissus étalon - sur qui tout fonctionne- pour m'en remettre au vrai chef d'oeuvre qu'est censé devenir le tas de tissu fatigué d'être cousu et décousu dans la même minute. J'ai lu et relu le manuel, j'ai vérifié la tension du fil et la grosseur de l'aiguille rapportée à l'épaisseur de l'étoffe. Rien ne semble justifier un tel désastre. Je peste alors, toutes fenêtres ouvertes, j'espère qu'aucun de mes voisins ne m'entend, moi et le moteur, puis moi seule, vociférant comme une malpolie. Moi j'entends tout en ces temps de nuits qui ne veulent pas fraîchir : le dîner de l'orthophoniste en bas, le coup de fil du voisin du dessous, la musique de celui d'en face, sous ma chambre, la petite fille qui ne veut pas se coucher, les supporters de foot côté rue. J'espère que si ils entendent ils ne me reconnaissent pas dans ce chapelet de jurons, et j'ai déjà préparé ma feinte si d'aventure l'un deux me demandait dans la cage d'escalier ou devant les boites aux lettres, si la couture, ça marche comme je veux : je rougirais, mais je nierais .
Quoiqu'il en soit, ma feuille est fatiguée, le clavier mollit lui même sous les coups de tant de frappes qui s'annulent et reviennent en arrière. Ce n'est pas mon genre de faire un effet d'annonce (d'autant qu'il faudra être à la hauteur), mais je crois que La folle, ce sera pour une autre fois.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 19 juin 2008 dans Otsuka

j'imagine bien qu'à toi aussi, il t'arrive d'avoir des certitudes qui concernent le reste de ta vie.
On fait assez tôt l'expérience de savoir sans nul doute possible que quelque chose ne nous arrivera jamais.
Ainsi, moi par exemple, j'ai très rapidement su que je ne foulerai jamais le sol de la lune : je suis bien dans ma chambre ou allongée dans l'herbe du botanique, je n'ai jamais été contactée par la NASA, il n'y a pas de librairie là-bas... Non mais, franchement, qu'est-ce que j'irais y faire ?
La plupart du temps, ce ne sont pas des renoncements. Juste des constats évidents.
Il y a des âges plus propices que d'autres pour ce genre de découvertes définitives, voire même pour prendre des décisions à vie.
Généralement, il ne faut pas s'y fier parce que, même si c'est très énervant de devoir le reconnaître, c'est souvent qu'il faut donner raison à l'autre moralisateur qui a affirmé :"il ne faut jamais dire fontaine."
Ainsi, on en revient des : "je ne porterai jamais de pantalon" ou "je n'écouterai jamais de musique si elle n'est pas classique" de l'enfance.
De même, on espère que, le jour de notre mariage, personne ne se souvient de l'énergie avec laquelle on affirmait que jamais on ne se marierait avec : "un militaire", "une francophone", "un mec dont le ventre ne resterait pas plat à vie".
On ne se rend compte qu'après coup que l'âge auquel on a le plus d'avis tranchés et d'assurance concernant tout en général et notre vie en particulier, devrait être, au contraire, celui de l'humilité et de la prudence...
Ce n'est que plus tard, bien plus tard qu'on peut affirmer sans se tromper que non, on n'ira pas en Uruguay, on ne regardera pas "Shining" de Kubrick, on ne fera pas d'enfant.
Et, comme avant, cela n'éveille aucun regret, cela relève toujours autant de l'évidence.
La différence c'est que, maintenant, on ne se trompe plus.

C'est ainsi que, récemment, je me suis aperçue que, plus jamais de ma vie, je ne connaîtrai les sensations que procurent les cheveux longs.
Ni le fait qu'ils mettent plusieurs heures à sécher après un shampooing, ni le fait de sentir leur présence dans mon cou, de les glisser derrière mon oreille, de les attraper en une lourde poignée pour les dégager d'une écharpe que je viens de nouer, de les retrouver après les avoir perdus sur le canapé, dans la salade, enroulés autour de la bonde de la baignoire...

Chère Ga, si tu m'affirmais la même chose te concernant, toi et les petites franges courtes, je ne manquerais pas de rectifier : il ne s'agirait pas d'une certitude mais d'une bonne résolution. Et les bonnes résolutions, on sait ce qu'elles durent !

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 19 juin 2008 dans Rue Meyrueis


je suis tombée dans un pot de crème fraiche ce matin, ne sachant quoi enfiler d'autre que la couleur limpide de la non décision, en espérant que ma journée tournerait ainsi plus facilement Jo dassin, avec trompettes émouvantes qui donnent la chair de poule, voir même franche gaité sur fond de tambourin de l'allégresse.
Le blanc a l'avantage d'être neutre mais de se voir (plus que le noir, par exemple), et de maintenir loin des coups de chaud lorsque l'on pique nique au soleil du square (plus que le noir par exemple); aussi le blanc est définitivement un copain sympa, qui reste immaculé quand on sait glisser un plaid sous ses fesses, qui rend le moindre pli très poétique (plus que le noir, évidemment), comme si c'était voulu : un coup d'oeil à ma silhouette et avec le vent, c'est un peu les îles grecques, la légèreté d'une moustiquaire ou le coutis d'un drap frais quand on a viré sa méchante couette trop chaude (qui m'a fait cauchemarder cette nuit, et me retrouver congelée à coté des poissons sur l'étal plein de glace et d'algues en plastique d'un rayon de supermarché ; il va sans dire que je me suis réveillée en nage). Sur la plage, je m'accorde avec le sable, et je me sens soudainement au top de la sérénité quand mes yeux tombent sur mes jambes aux pieds ensablés, mais blanches jusqu'aux chevilles. Pas marron côte d'azur ni fluo kite surfer, juste blanches.
En fin de journée je ne peux nier les petites taches de gras collées à mon genou gauche, la tentative acharnée mais vaine de notre tête de turc d'engager la conversation, sur le thème "jolie tunique que vous portez là", le marathon qu'ont été ces 12 dernières heures qui ont mis à mal la couture de l'entrejambe (ne jamais s'accroupir inconsidérément avec ce bon vieux pantalon blanc). Le tambourin n'était pas tout à fait à portée d'oreille.
Je suggère, chère Gwen, qu'on se fasse une longue journée blanche, un de ces prochains jours, qu'on sombre dans l'anésthésie temporaire toutes les deux, à jouer à la vie où tout va, qu'on se raconte, comme on sait le faire, tout ou à peu près, en blanc, qui sied parfois si bien. Plus que le noir, par exemple.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 12 juin 2008 dans Rue Meyrueis


la journée a eu l'exquise saveur des premiers jours de chaleur, quand on se décide à sortir épaules nues et qu'on se sent pourtant bancal, vaguement inquiet, avec la sensation particulière de la voûte plantaire soudainement différente au contact de la semelle longtemps oubliée des sandales remisées pendant les mois d'hiver. Tous les mois de juin me ramènent à des sensations qui n'existent plus.
Je redeviens quelqu'un qui n'existait plus.
J'avais tellement de choses à te dire ce matin, mais j'étais bâillonnée, sans stylo. J'aurais dû demander au type qui gribouillait son journal, qui tenait son capuchon entre ses dents, et ne se rendait pas compte que, grâce à la mobilisation des familles de victimes qui ont obtenu le trou à son sommet, il sifflait à chaque respiration.
J'étais en goguette dans la belle matinée de Martine et Marie Claire, je trottinais guillerette, portée par les compliments faits à ma robe et par l'odeur de ma peau chauffée par les rayons.
J'ai flâné dans les rayons des grands magasins, au milieu des maillots de bains et des serviettes en velours ras, étonnée de retrouver en quantité impressionnante les modèles rétros, rembourrés, baleinés, gainés, aux matières épaisses, à coupe impeccable, froncés, pincés, aux échancrures minimes, qui invitent aux bains de mer avec cabine et bonnet assorti, au port de la robe bain de soleil en éponge sur la peau ensalée. J'aurais pu craquer. Mais 125€.
En vérité j'étais en quête de l'impossible pour une robe en maille beige que je vais porter un jour prochain de cérémonie, qui va donner, de loin, l'impression que je suis nue, laissant flotter indécemment deux rondelles foncées aux niveau de la cage thoracique (sans compter que cette maille souligne sans vergogne l'élastique de ma culotte). Impensable. Il lui faut une doublure, une combinette, un jupon, une seconde peau couleur chair à l'exact contour du patron. Mais au rayon panty et fond de robe, il n'y a pas de 38.
Sur la plage, en fin de journée, nous croquons des bolo. Ils avaient la saveur et le parfum des jours d'été qui arrivent brusquement et te font sortir un jour sans rien, ni gilet, ni chaussettes, parce que maman a dit "aujourd'hui il fait bon", et que tu redécouvres tes pieds et la douce sensation de la semelle des sandales, plus ergonomique que celle des souliers fermés, que c'est vaguement ridicule et un peu intimidant, de sortir en tenue légère, pour la première fois de l'année.

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Chère Ga,

Par gwen le mercredi 11 juin 2008 dans Otsuka


mais d'où vient cette aversion ???
Quand j'entends le mot "pavillon", je pense aussitôt à du carrelage large et mat. J'imagine une porte d'entrée en verre fumé et fer forgé, un canapé imposant, un écran plat géant, une cuisine équipée en chêne foncé. Je visualise tout de suite les rideaux assortis aux coussins, voire même à la boîte de mouchoirs posée sur la table basse en verre. L'étagère dont les livres en édition Club ont été remplacés petit à petit par des cassettes vidéo puis par des dvd.
Le mot "pavillon" me rappelle ma collègue d'Auchan qui avait pris son après-midi afin d'être présente chez elle lors de la livraison de son living.
J'avais vu un abîme de perplexité dans son regard lorsque je lui avais demandé le sens de ce mot. Je pense qu'à cet instant, elle avait remis en cause ma capacité à suivre des études supérieures.
Récemment, j'ai entendu quelqu'un dire : "finalement, on s'habitue à tout. C'est fou, même, cette capacité d'adaptation de l'être humain".
Chère Ga, je souhaite que, très vite, les agents immobiliers cessent de t'emmener dans des zones pavillonnaires, te croient capable de t'habituer à tout. Il y a tout de même des limites.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 5 juin 2008 dans Otsuka


L'autre jour, Yoshimi m'a complimentée sur mon petit haut rose et aussi sur mon écharpe en soie rouge. Et ça m'a rappelé l'adage selon lequel le rose et le rouge ne vont pas bien ensemble.
On le dit également du bleu marine et du noir, des rayures et des pois, des fleurs et de tous les autres motifs.
Mais d'où je sors ça, tu le sais, toi ? D'où viennent ces vérités établies ?
Je ne me souviens pas les avoir jamais entendues dans la bouche de ma mère. Alors où ???

Ce jour-là, Yoshimi avait un disque de Joe Dassin et m'a dit qu'elle aimait particulièrement "L'été indien".
ça aussi, c'est un mystère, cette chanson : comment ai-je l'impression de l'avoir toujours connue alors que mes parents ne l'ont jamais écoutée ?



Crois-tu que l'on naisse avec, en trousseau, en capital génétique, ce chapelet de choses inutiles qui encombrent déjà inutilement notre cerveau ???
Et ne risque-t-il pas de saturer un jour à cause de ce genre d'informations ???

Si tu savais, chère Ga, comme je suis soulagée de ne savoir citer aucun titre chanté par Daniel Guichard. Par exemple.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 5 juin 2008 dans Rue Meyrueis

quand j'ai traversé la rue, je l'ai vu qui me fixait. Il souriait, et j'ai eu un instant d'hésitation, pensant me retourner pour vérifier si il y avait quelqu'un d'autre dans son champs de vision. Avec la musique dans les oreilles, sans pouvoir entendre ou non de bruits de pas dans mon dos, j'ai pourtant compris que j'étais la seule.
Petit matin, fin du rush des rubans de voitures qui s'enroulent sur le tour de ville, les rideaux de fer commencent à se lever, le soleil pique. Dans les écouteurs, des violons mélancoliques, un rythme sourd et lent, une mélodie entêtante, la nouvelle bande son de ma vie. Je suis un cow boy.
Je le fixais, intriguée, cachée derrière mes lunettes. En arrivant sur le trottoir, à sa hauteur, nous nous regardions encore. J'ai lu le "Bonjour" sur ses lèvres. "Bonjour" j'ai dit aussi, espérant maîtriser ma voix - je n'enlève pas mes écouteurs. J'ai souri, pour l'air léger, pour le ciel encourageant, pour la politesse, pour ma bonne humeur.
"Vous êtes mignonne", il a dit. Il parle un peu plus fort, pour couvrir le bruit de sa mobylette.
Je ne me suis pas arrêté de marcher, j'ai dit "merci", il a dit autre chose, dans mon dos. J'ai pouffé.
On parle toujours du vin, du romantisme et des parfums. Moi je te le dis, on néglige trop souvent le cinquantenaire mal rasé en mobylette gris-bleue, celui qui a l'air d'un agriculteur en goguette, qui s'est collé une gitane sur les lèvres, et porte invariablement un casque sans visière. Orange, avec de petits rectangles phosphorescents.

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