Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 24 avril 2008 dans Otsuka


il m'arrive de me souvenir de Francine. Quand je sonnais à l'improviste, qu'elle me faisait entrer et la suivre dans le grand couloir au carrelage en damier en me disant "surtout, tu ne regardes pas le bazar, le ménage n'a pas été fait".
Dans ces occasions-là, je ne voyais jamais rien traîner. Tout était rangé au cordeau et je me demandais si nous parlions la même langue.
Le jeudi est un jour qui me demande de l'énergie et bien plus d'heures de sommeil que celles qu'il me reste, au bout du mercredi.
Les strates s'accumulent, sur les différentes surfaces horizontales disponibles de mon appartement : tables, lit, sol... Et je n'oserais faire entrer personne dans cette tanière qui ne saurait endurer d'autre regard que le mien.
J'ai envie, à cet instant, d'un décor blanc et atone et sans réveil. En somme, vivre dans un pot de fromage blanc ou un bloc de tofu soyeux, sous une couette confortable.
Mais je suis vraiment incorrigible : tu vois, je t'écris au lieu de faire la vaisselle !

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 24 avril 2008 dans Rue Meyrueis


le téléphone a beaucoup sonné ces derniers temps, tu t'en doutes, et j'aurai bien aimé que ce soit toi qui répondes, tu sais mieux le faire avec la presse. Le téléphone a beaucoup sonné, et j'ai fini par accepter une interview, une seule. (N'allons pas saoûler les gens avec une présence médiatique trop forte.)
Je ne sais pas trop si je vais tout dévoiler, si je vais aborder notre rencontre par le menu, ou laisser planer le mystère. Je pense également rester assez évasive concernant la genèse de nos écrits, parce que je ne sais plus exactement quand l'idée est née, sous quelle forme, et dans l'esprit de laquelle de nous deux. Je ne vais pas incriminer, une fois n'est pas coutume, ma mauvaise mémoire ; mais toi et moi savons bien qu'il y a eu germination de part et d'autre, et l'ordre ou la primeur de nos inspirations est sans importance, puisque, à ce moment-là, elles ont concordées. Je ne sais pas si je vais rajouter des ancedotes rebrodées par mes soins, pour accentuer le mythe, ou juste faire des non-réponses. Je suis pour le flou.
J'espère que tu ne m'en voudras pas, d'ailleurs, d'avoir boudé une image trop réaliste, refusant de piller dans les photos personnelles - "non mais, un peu de pudeur!", ai-je répondu aux journalistes avides de concret-, et préféré un simple dessin.
Je suis fébrile de parler pour deux, j'aurai bien voulu qu'ils aillent te demander à toi aussi, de parler de tous ces jeudis de vive voix. J'espère que le résultat, à paraître prochainement - je t'enverrais l'entretien, ça va de soi, ainsi que les nombreux articles et reportages -, sera à la hauteur.

Félicitons-nous, chère Gwen. Et bon anniversaire.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 17 avril 2008 dans Rue Meyrueis


le don d'ubiquïté, est tu le sais, mon préféré. Ainsi j'ai l'air d'être ici, quand je suis là-bas. Un peu des deux à la fois.
Là par exemple, je prends un chocolat chaud en regardant la mer démontée, impossible de se ballader sur la plage, alors on a abdiqué en direction des cafés ; ceux qui sont ouverts, ceux qui offrent une belle vue. Et puis là, je sors un carnet, je replonge tête la première dans un visage encore inconnu qui apparaît lentement, comme le cheshire cat. Il y a quelqu'un qui me parle, et que j'écoute, une musique de fond, une lumière sur la feuille. Et puis là, ça y est, nous sommes au coeur d'une de nos conversations, mi-délire, mi-engagée, toujours joyeuse, et drôle, drôle! Nous préparons des sacs, pour les enfants, des goûters et des pulls, des pansements au cas où, on emmène aussi nos maillots, de la crème hydratante pour la sortie du bassin.
Et puis je suis là aussi, un petit peu, sur le plan de travail ordonné (un peu), en arrêt, prête à continuer comme si rien ne m'interrompait jamais.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 17 avril 2008 dans Otsuka

"Mais comment font les autres ?" est une question que je me pose souvent.
Passant un bras ou la tête sur le balcon, j'essaie d'évaluer non seulement la température de l'instant mais aussi celle qu'il fera à midi. (Et ce soir, y aura-t-il du vent ?)
Devant la penderie ouverte, j'hésite.


Si le ciel se dégage et que je trouve un banc au soleil pour déjeuner, je voudrais ne pas avoir trop chaud. S'il continue à faire gris, mon petit pull bleu ne sera pas de trop. (Et y aura-t-il assez de lumière pour quelques polas ? Est-ce que je glisse mon appareil dans mon sac ?)
Bon. Alors.
Alors, un débardeur. Et un tee-shirt par-dessus. Et mon pull bleu, donc. Ma veste est encore de saison (dit-on aussi au Japon "ne te découvre pas d'un fil" ?). Quant à mon écharpe, elle m'attire bien trop de compliments pour que je m'en dispense tout de suite.

Je me dis qu'il faudrait que j'habite au-dessus du carrefour de Shibuya : il me suffirait de me pencher par la fenêtre et regarder comment la foule est habillée.
Mais ici, dans la même minute, on peut croiser des bottes fourrées aussi bien qu'une mini-jupe sans collant, un bonnet à pompon aussi bien que des bras nus.
Et personne ne transpire ni ne tremble.

En sortant : j'aurais peut-être dû choisir un tee-shirt à manches longues.
Dans la Yamanote serrée : heureusement que je n'ai pas mis de gilet.
A Omotesando : j'enlèverais bien ma veste.
Trois heures plus tard : j'aurais pu me douter qu'il ne ferait pas si chaud.
... Mais comment font les autres ?

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 10 avril 2008 dans Otsuka


a-t-on attendu Marcel Proust pour connaître la mécanique des souvenirs ?
Moi je sais, en tout cas, que ma mémoire dépasse celle d'un disque dur.
Non, en anéantissant toutes mes photos de ces six derniers mois, mon ordinateur ne me prive pas de mes souvenirs.
Comment pourrais-je oublier les mochis glacés sur le rivage à Kobe, la vue sur la montagne à la pause de midi, le bleu de la mer à Izu, notre dernier petit dej' à Ueno, le soleil de l'automne au Shinjukugyoen et son visage si près du mien, la couronne en équilibre précaire sur les cheveux de Miki, le regard toujours clair de Mélanie, l'Edogawa à chaque saison, le champagne de Noël bu en février...
Non, je n'oublierai rien.
En revanche, ce dont mon ordinateur m'a privée, ce sont ces -minuscules et rares mais d'autant plus précieuses- occasions de petite fierté, d'autosatisfaction.
Certains jours, j'en ai pourtant infiniment besoin.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 10 avril 2008 dans Rue Meyrueis

madchenje ne peux pas faire semblant d'être ni enthousiaste, ni inspirée ; ce soir, alors que les enfants dorment du sommeil des justes - n'ont-elles pas été adorables, gentilles et joueuses, n'ont-elles pas aidé la mère, n'ont-elles pas obéi, marché, et rangé ?-, il n'y a pas d'homme sur le canapé. L'homme est en voyage d'affaire. La belle affaire. D'ailleurs maintenant, on dit "en déplacement". Et moi je me sens un peu déplacée, sans savoir si je ferais mieux d'aller me coucher ou si je devrais tenter quelque chose d'utile. Ranger la cuisine, terminer un dessin, commencer les valises, finir mon courrier.
A la réflexion, je ne serais pas moins utile dans mon lit, à bouquiner gentiment. Quand j'aurai fini Les locataires de l'été - c'est imminent, c'est forcément ce soir-, j'enclencherai la sonnerie du réveil, étendrai mon bras pour attraper la chevillette de la lumière, et savourerai l'unique avantage à être seule : dormir en étoile de mer, en biais même si je veux, en m'enroulant de trois tours dans la couette, en laissant les volets ouverts. Un mince avantage qui ne dure que trois secondes, je n'ai jamais peiné à m'endormir, même seule.
Et trois secondes après, c'est le matin.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 3 avril 2008 dans Otsuka


je n'ai jamais vu ailleurs qu'à Tokyo ce genre d'endroits.

Au 4ème étage du Seibu d'Ikebukuro se trouve l'accès au parking.
C'est une immense terrasse totalement vide. Il n'y a ni banc ni rien. Seulement un haut-parleur qui diffuse de la musique. Et le ciel parait encore plus bleu que partout ailleurs.
Quelques clients qui regagnent leur voiture tracent sporadiquement des diagonales sur le carrelage.
Et j'ai même vu un groom (uniforme, petite casquette et gants blancs) porter les nombreux achats d'une cliente aux talons très hauts.

Suis-je la seule à penser que ce lieu est étrange ?
En tout cas, parmi ceux qui me voient, en passant, photographier le bleu et le vide... Aucun n'a l'air de me trouver étrange, moi.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 3 avril 2008 dans Rue Meyrueis

je suis un peu mitigée. En général, et en ce moment. Rapport au soir qui noircit tard.
Les bruits des oiseaux persistent tard, l'atmosphère nonchalante persiste tard. Et je n'ai point de porche où me balancer sur un rocking chair en sirotant de la limonade maison.
(Je suis pétrie de principes et d'images d'Epinal.)
J'ai entendu un dessinateur argumenter sur ses méthodes de travail ; affirmer que de raconter l'histoire de ses amis dans ses livres n'était qu'un prétexte pour leur donner rendez-vous souvent, partager avec eux de longues après midi, ou matinées, un verre, une tasse à la main, à discuter chaleureusement. Ce garçon n'a pas tort, et je ne suis pas mitigée du tout quand je dis ça. Ce garçon a parfaitement raison. Plutôt que de croiser ses amis à la sauvette, de se contenter de retrouvailles ponctuelles, il a choisi de partager sur ce prétexte professionnel de vrais moments comme il n'en existe pas à l 'état sauvage dans nos agendas. Il a décidé, bon, ça suffit maintenant la vie, rends moi ce qui m'est dû, je veux voir les gens que j'apprécie, et c'est un ordre.
Ce garçon est en passe de devenir mon maître à penser, moi qui m'embrouille pour beaucoup moins que ça dans des organisations tarabiscotées pour pas grand chose.
Je te lance un appel. Je mobilise l'attention de tous les gens normaux, pardon, intéressants : j'ai justement des carnets faciles à transporter et des dessins qui manquent de scénarios, je suis fin prête pour écouter, partager mes début de soirées trop claires entre 18 et 21h, et avoir des hochements de tête convaincus et encourageants.
Je veux un rendez-vous.

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