Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 27 mars 2008 dans Otsuka


Ici aussi, il a neigé.
D'une autre sorte de neige qui n'atteint que les cerisiers.
Dans L'écume des jours, il y a cette fleur, qui ronge Chloé de l'intérieur.
Et elle en meurt.
Moi, j'ai le coeur empli de fleurs.
Et ce sont autant de flocons qui participent à mon bonheur.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 27 mars 2008 dans Rue Meyrueis

fleursje me suis emballée un peu vite en commençant la saison des thés glacés - celui aux sept agrumes s'y prêtait trop, il faut dire. Mais le printemps ne fleurit pas vraiment, et j'ai dû ressortir mon manteau, constater en même temps que mon bonnet m'est devenu lentement insupportable, comme toutes ces fringues que je ne peux plus porter. Il faut croire qu'on n'est pas vraiment la même personne selon les continents.
L'année se terminant dans la grande ville, j'ai reçu plein de photos de cérémonies de fin d'année, de poses officielles sous les cerisiers. Il y avait tant de visages et de décors familiers que j'ai presque été surprise de ne pas m'y voir.
Alors, je ne suis pas sortie de la journée. J'ai cuisiné des scones à tomber en 20 mn, adoubée par la plus difficile des fillettes qui a dépassé sa première méfiance pour en engloutir deux : "D'habitude ce que tu fais n'est pas bon". Je suis pragmatique et prends cela comme un compliment. J'ai reçu des bijoux et des fleurs de maïs. Et je me suis fait une ampoule au petit doigt en cassant des noisettes.
Chère Gwen, je ne peux plus prendre un petit bouquet en sortant de la gare pour aller chez toi, et tant pis si je ne suis pas l'auteur de celles-ci, je suis sûre qu'elle te seront du plus bel effet.

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Chère Ga,

Par gwen le mercredi 19 mars 2008 dans Otsuka

Ce jour était bleu et nous étions à Paris. Et, après les tartines à la confiture d’orange au soleil de la terrasse, nous avions marché dans les rues.
Dans ce quartier, j’ai l’impression de me promener dans mes propres photos. Aussi, je lui ai tendu mon appareil –à lui qui n’avait pas le sien- pour qu’il grave ses propres souvenirs des pavés qu’il découvrait.



C’est à Asakusa que, la première fois, nous étions entrés dans notre rêve : partager les ruelles de Tokyo. Et nous n’avions pas été surpris que nos objectifs ne visent pas les mêmes détails –le sien les temples, le mien les outils d’un chantier-
C’est, finalement, comme lire ensemble, ça en demande de l’intimité, ces gribouillis de hasard, dans les rues.



A Orléans, j’ai attrapé la manche de H. pour la faire s’arrêter et, ainsi, la faire entrer dans le cadre du miroir où je voulais nous photographier, toutes les deux.
En passant devant ce miroir, je n’avais pas réfléchi : à mes yeux, il était une surface évidente, habituelle, un peu banale même, propice aux autoportraits. Alors que ses yeux à elle ne lui auraient pas dicté de photo.
Elle s’est toujours demandée ce qui change, d’une personne à l’autre, pour que, d’un même décor, notre vision soit aussi différente. Mais notre regard est comme le reste de notre personnalité : forgé par tellement de choses assemblées, travaillé par notre passé, sculpté par notre mémoire et nos habitudes (c’est pour cela qu’il est parfois si difficile d’en changer).

Ce jour était bleu et nous étions à Paris. Il m’avait rendu l’appareil. Aussi, quand il m’a montré les arabesques de la grille, c’est moi qui ai pris la photo.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le mercredi 19 mars 2008 dans Rue Meyrueis

boucleen 1985, la mode a fait du mal.
La ceinture tortillon fluo, le porte clef qui pendouille dans le passant de jean, les décolorations jaune-rouille à l'eau oxygénée, les permanentes, les foulards dans les cheveux, les bracelets de force au poignet ; les jeans à bande dessinée, les jeans neiges, les couleurs pastels.
A cette époque, je le savais, et je sais que tu le savais aussi, l'asymétrie était la forme la plus sophistiquée de rébellion, et nous étions apparemment nombreux à avoir éprouvé sincèrement du fond de nos tripes troublées, l'envie profonde, brutale, irréversible et indomptable de porter la boucle d'oreille solitaire.
La boucle à droite, ou à gauche, qui s'érigeait contre les paires, devenues sans crier gare le comble du n'importe quoi, cristallisait toutes nos envies de singularisation.
Me chatouille aujourd'hui la même envie idiote et complètement ringarde en plus, revenue du fond des âges, de porter une boucle sans sa jumelle ; de la sentir balloter entre cou et maxillaire ; d'éprouver le déséquilibre de l'autre oreille, la nue, et d'avoir la certitude que dans ce mouvement de bijou, est venue se nicher toute la féminité du monde ; qu'elle a quitté les cheveux rejetés en arrière d'une main indolente, les déhanchés ondulés, les pulls aussi, qui glissent sur l'épaule, et qu'elle est en train de se balancer sur le métal en faisant "tadu-tadu".
Je vois ma fillette se regarder de plus en plus souvent et de plus en plus longuement dans la salle de bain, se mirer, se coiffer et s'admirer encore avec satisfaction, et je commence à saisir ; et à frémir. Sais-tu qu'elle en ressort une fois sur deux avec une boucle clippée d'un côté? Ou une mèche sur l'oeil?
Je ne porte pas ma boucle, parce que porter la paire qui fait tadu-tadu en stéréo, c'est insupportable.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 13 mars 2008 dans Otsuka


Ils ont encore rasé une maison près de chez moi. Enfin, maintenant qu’il ne reste plus que l’étendue vide bien ratissée, je ne sais plus si c’était une maison ou un immeuble. Il est impossible, ici, d’avoir la mémoire des rues telles qu’elles étaient « avant ». (Avant quoi ?) Pourtant, malgré tout, Tokyo ne change pas. L’autre soir, j’ai regardé « Tokyoga », le film que Wim Wenders a tourné à Tokyo et la ville que je connais s’est superposée à ses images de 1983. Je connais ce ciel blanc si particulier qui, malheureusement, succède au bleu de l’hiver au moment de la floraison des sakuras, les hommes en costume et les bâches bleues dans les allées du cimetière de Yanaka, les poubelles pleines, le dragon sur les canettes de Kirin. Je connais les téléphones roses à pièce et au cadran tournant qui m’évoquent systématiquement les films de Wong Kar Way. Je reconnais le ruban vert de la Yamanote qui ceinture inlassablement la ville. Je peux chanter la publicité de Bic Camera qui passe sur un écran de télévision. Je croise les mêmes regards d’enfants. J’étais assise, moi aussi, sur un des tabourets de la Jetée, à Golden Gai. Avec E., Chantal et Hubert. Là où Wim Wenders a bu des bières avec Chris Marker.

Non, malgré ses bulldozers, Tokyo ne change pas.

« Tokyo c’était comme un rêve. Et mes propres images m’apparaissent aujourd’hui fictives comme quand on retrouve longtemps après un bout de papier sur lequel on a écrit au petit matin un rêve. On le relit et on s’étonne. Parce qu’on ne reconnaît aucune des images inscrites et on croit qu’il s’agit du rêve d’un autre. Aussi, il me semble complètement invraisemblable qu’au cours de ma première promenade, j’aie vraiment vu ce cimetière. Et tous ces groupes d’hommes qui pique-niquaient, buvant et riant à l’ombre des cerisiers en fleurs. Tout le monde prenait des photos. Et les croassements des corbeaux persista encore longtemps dans ma tête. » Wim Wenders. « Tokyoga »

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 13 mars 2008 dans Rue Meyrueis


quand j'étais petite, il y avait ce livre que j'adorais. Enfin, un des livres que j'adorais. A vrai dire, j'en avais peu et les adorais tous.
Dans ce livre-là donc, il y avait cette histoire dont la fin m'échappe à présent, qui commençait ainsi : " J'aime les gens. Les gens gros, les gens petits, les gens maigres, les gens laids (etc...). J'aime tous les gens."Et qui continuait de même avec les chiens, les moyens de transport et tout un tas d'autres choses. L'illustration était riche et nerveuse, de celles que les enfants adorent dépecer pendant des heures, dans un panorama qui concentrait tous les paysages possibles : mer, montagnes, ville, collines, routes et forêts.
J'étais sans doute en âge de la lire seule, car je ne me souviens pas d'une voix me la racontant.
Nos parents nous avaient confié ce livre et trois autres de ses compères,de la même collection, vendus en coffret, comme un trésor, en précisant qu'il s'agissait d'"histoires à lire avant de s'endormir", comme le stipulait le titre de la couverture.
Voilà. C'est une anecdote. Je ne veux en venir nulle part.
J'avais juste envie de discuter avec toi.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 6 mars 2008 dans Rue Meyrueis

on se demandait comment parler de Tokyo à ceux qui ne la connaissaient pas ; on se demandait si la France était ce qu'en racontait Tokyo, qui ne s'y connaissait pas.
Lundi dans notre frigo, un papillon de fruits rouges figés par l'agar-agar ; mardi un gâteau mosaïqué de smarties ; mercredi une mousse au chocolat parsemée de coeurs en sucre roses. Hinamatsuri là-bas, 5 ans tous neufs pour notre cadette ici. J'entends des voix du métro, c'est un reportage. Je sens alors le courant d'air de la clim, l'odeur des escalators, je vois les attitudes des gens en ligne, une serviette pliée sous le nez. Dans mon placard dorment des ingrédients devenus trop exotiques pour exister vraiment. Des réminiscences de la grande ville, anarchiques, fugaces, à la façon d'un membre amputé qui gratte encore, ressurgissent régulièrement. Un tour de vélo nez au vent, une ballade à Shibuya ; ah oui, mais non. Dans la série d'hier, un billet de 1000 Y attire mon regard. Des petites secousses me dépassent parce que je les éprouve avant de les comprendre. Parfois un poids lourd qui roule en seconde fait vibrer les vitres, et je pense jishin.
J'ai des réflexes d'une autre vie, incongrus et orphelins, qui ne me quittent pas.
Je sais de moins en moins évoquer ma vie là-bas. Ici les pruniers sont en fleurs, modestement et sans rien pour les fêter. Et la greffe commence à prendre, enfin, je crois, malgré tout ce que j'ai pu en dire.

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Chere Ga,

Par gwen le jeudi 6 mars 2008 dans Ikebukuro

je pourrais le faire exprès, ça n'est même pas le cas et, pourtant, tout me ramène a toi.
J'avais en tête ce café, au bout du Parco d'Ikebukuro, au 4ème étage, dont les murs sont couverts de livres. Et l'heure et demie à passer avant de descendre dans le sous sol glauque du Doutor m'a donné envie de le tester.
C'est un endroit un peu bruyant mais, du coup, vivant. On peut y boire des rafraîchissements au macha et y manger des spaghettis mais aussi, comme dans ta brasserie à la jolie vaisselle vert celadon, il y a du thé au litchi.
(et, ça tombe bien pour moi qui, privée de connexion, pratique l'internet nomade : des macs sont à disposition gratuitement)
Quand je suis entrée, ça m'est venu comme une évidence : "c'est un endroit où revenir avec Ga"... Avant de me rappeler que non, ce n'est pas possible... Quand ça m'arrive, c'est comme, tu sais, quand tu fais un rêve agréable et que tu te réveilles et que la réalite est si décevante...

Vendredi soir, j'ai aussi pensé a toi, en l'emmenant dans l'izakaya de Shimokitazawa ou nous nous étions vus la première fois, toi, moi et les garcons.
Comme le soir de notre rencontre, c'était joyeux léger et excessif autour de nous. Et ce décor, ce vendredi soir, ce repas (tu te souviens du tofu au fromage a tomber ???)... se sont inscrits tout naturellement dans la collection de nos moments gravés dans le coeur, cette collection que nous avions entamée implicitement depuis le début de la semaine.

A présent, privée de vos présences, je poursuis ma découvertes de nouveaux lieux, sous le ciel bleu Ikebukuro ou dans les allées des depatos.
Je prends des notes mentalement. J'imagine nos prochains moments.
Je vous attends.

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