Nos Jeudis

Chère Ga,

Par gwen le jeudi 28 février 2008 dans Atsugi

dans les romans de Mikaël Connelly, il y a toujours des boîtes de doughnuts posées sur un bureau du commissariat et les hommes en uniforme y plongent la main au passage, entre deux gorgées de café, au fur et à mesure de la journée. Le soir, il reste des miettes collantes et du sucre glace et quelques gâteaux qui n'ont tenté personne et que la femme de ménage jette.

A Shinjuku, il y a en permanence 500 mètres de file avant d'entrer dans ce café de doughnuts. Pendant que les gens attendent, on leur offre un gâteau et ils ressortent tous avec d'immenses boîtes.

Chère Ga, j'ai l'impression, lors de ces voyages dans l'Odakyu bondée, de me changer en banlieusarde et je sais que je n'aimerais pas l'être.
Comprimés les uns contre les autres, serrés ainsi, nous ressemblons un peu à des doughnuts abandonnés sur le bureau d'un commissariat.
Il ne reste plus rien du maquillage et du parfum du matin. Nos apparences ne sont pas flatteuses, la lumière du train ne nous embellit pas.
Je l'ai trouvée bien courageuse, elle qui, au bout d'une journée de travail, était allée attendre avec les autres pour acheter cette boîte qu'elle maintenait à la hauteur de sa poitrine dans la foule du train.
Je l'ai imaginée, quelques heures plus tard, refusant de repenser à sa journée avant d'aller se coucher, rassemblant d'une main distraite et fatiguée les miettes de doughnuts et décidant que, quitte à se lever avant tout le monde, elle débarrasserait demain.
J'étais contre elle dans le train et, comme les autres qui nous entouraient, j'avais un livre à la main.

"Christine regarda les gens qui parlaient et mangeaient. N'était-ce pas bizarre, d'inviter tous ces gens chez vous pour ensuite les servir comme s'ils étaient dans un restaurant ? Pourquoi devaient-ils tous faire ça ? Quel sens cela avait-il ? Elle ne voulait pas se taper des dîners pour huit et les servir ensuite. Elle ne voulait pas passer le beurre, ni débarrasser les amuse-gueules. Elle voulait vivre - vivre !"
Arlington Park. Rachel Cusk

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 28 février 2008 dans Rue Meyrueis


tu as posé il y a peu un un mot sur notre intérieur : tu as parlé de roulotte. C'est bête, ça me revient juste maintenant.
Je ne suis pas du genre à me nouer un foulard à sequins sur la tête ni à me contorsionner sur un trapèze, mais la justesse de ta remarque est frappante. Notre roulette n'a pas de roues mais bouge et vibre pourtant comme sur un chemin d'ornières.
Le printemps se fait drôlement sentir, de l'odeur de l'air à la chaleur du soleil, il y a quelque chose qui démange. J'ai même vu une silhouette en short et tongs. Mais bon, c'est le sud.
Pour ma part, j'entame déjà ma seconde révolution : étape deux, changer les meubles de place. Je sors, je cours parfois, je m'organise, je vois plus clair dans le brouillon de mes carnets. J'ai envie de frais et de couleurs. Marie Claire Maison s'éloigne de plus en plus, même le numéro spécial petits espaces (nomades). Et je comprends que la transition est un état en soi qui me colle tellement a la peau que je serais hyppocrite de souhaiter en sortir.
J'ai mesuré, repensé, soupesé les quatre pièces de notre appartement. J'ai imaginé un nouveau bricolage pour habiller les fenêtres - s'il s'agissait de simples rideaux je n'en ferais pas tout un plat. J'ai ré-envisagé 127 fois ma carrière avant de revenir au point de départ : celui des books à re-re-refaire, à re-re-redistribuer.
C'est ma maladie, avec couper les cheveux en quatre ; puis tout oublier.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 21 février 2008 dans Otsuka

j'ai renoncé à manger.

Il y a longtemps que j'ai renoncé à manger du ragoût de mouton.
Ainsi, il reste à jamais celui de Mamy dont je me souviens exactement du goût et du fondant et que je sais que je ne retrouverai jamais à l'identique.
A sa mort, j'ai hérité du cahier de recettes qu'elle avait commencé à écrire à la demande de Christine, afin que ses recettes les plus populaires se transmettent.
Y figurait celle du ragoût de mouton. Enfin... Il y avait juste la liste des ingrédients, à peine leur quantité, encore moins la marche à suivre.
Mais, avant même de connaître l'existence de ce cahier, j'avais renoncé à ce ragoût.
J'ai renoncé à manger et, pourtant, je fais de vrais festins quand je veux, autant de fois que je le souhaite.
Car, pour se régaler de souvenirs, pas besoin d'être bonne cuisinière, il suffit d'un seul ingrédient : la mémoire.
Festins ou simples collations : je viens d'engranger, pour les jours de disette, une jolie collection de fromage blanc. Trois semaines de rations quotidiennes dans tant de décors différents constituent des années de dégustation.
Je n'aurais jamais deviné que ça allait me manquer autant.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 21 février 2008 dans Avenue de France

c'est un matin brumeux, avec un ciel qui promet que le soleil va percer. Des enfants silencieux, une télé aux onomatopées de jouet à ressorts, une brioche dans le toaster.
Mais je n'ai pas faim, j'enfile un pantalon mou, un t-shirt brassière intégrée, et je pars ; sans ipod.
Au premier virage, un écureuil sur ses pattes arrières. Au bout de la ligne, le club d'aviron. Au second virage des silhouettes emmitouflées, des chiens alertes, grands, petits, guillerets de lever la patte dans tous les sens. Courir droit, et sans effort. A mi-chemin, le square en ligne de mire ; le toboggan est vide. Le contourner et revenir. Dénouer mon foulard. Retrouver les mêmes promeneurs quelques mètres devant. Je dois encore dormir, je ne fais aucun effort et pourtant j'avance beaucoup plus vite qu'eux. La boucle est terminée. Alors je prolonge, il fait chaud maintenant sous ma polaire, et je suis trop bien pour rentrer. L'écureuil est parti, les avirons ne sont pas encore à l'eau.
J'essaie d'imaginer depuis combien de temps je cours ainsi, je n'en ai aucune idée. Je tourne encore une fois, prends le chemin de biais. Le kiosque est encore en chantier, on n'y jouera rien cet été non plus. Remonter par le trottoir le long de la route? Plutôt retrouver le chemin du début. A la hauteur de la porte, il est temps. J'amenuise mes foulées, je ralentis, je marche. Je rentre déjeuner.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 14 février 2008 dans Rue Meyrueis

Rouge-a-levreles fautes d'orthographe, c'est la misère - autant te dire à quel point ces mots sont passés au peigne fin...
Mes grands parents fêteront ce week end leur soixante cinquième anniversaire de mariage, et quand ma mère a souligné la faute que j'avais laissée dans le menu dont la mise en page m'a été confiée, j'ai été prise d'une rage honteuse caractéristique, comparable à ce sentiment par lequel je réalise soudainement, dans les rêves où je suis en retard -mais peut-on encore appeler ça un rêve?-, qu'en plus d'avoir à courir sans avancer, je vais également devoir affronter des regards outrés et des doigts pointés, puisque, évidemment, je suis on ne peut plus nue, et munie de mains étrangement rétrécies, inefficaces à cacher quoi que ce soit.
Oui, j'espère et je prie, et je consulte fébrilement le dictionnaire (même pour la ponctuation), que je vais pouvoir enrayer la maladie et m'épargner une énième ignominie, ayant en tête le "jamais" horripilant concernant la question de mes billets impeccables. La pression pourrait finir par être traumatisante, et j'aimerais une fois pour toutes, me dédouaner à tes yeux et à ceux du monde entier suspendu à ce blog, de cette image indécente de celle qui ne sait pas qu'elle court nue.
Mes soixante cinq ans d'amour avec mon chéri m'attendent quelque part en 2070. Je serai probablement arrière-grand-mère, si la détermination quant aux affaires maternelles de mes filles ne s'est pas d'ici-là effritée au premier chagrin d'amour (où elles auraient découvert dans un désarroi que l'on comprend que le prince géniteur envisage plutôt de jouer à la PSP que de biberonner). Je serai peut-être même arrière-arrière-grand-mère d'une poignée de petites personnes qui pourront écrire "bone aniversère mémé" sans qu'on leur jette l'opprobre. Enfin, je serai surtout, si cela arrive, confite dans la joie incommensurable et la fierté sans nom de ma vie si accomplie, et dans l'orgueil protubérant d'avoir réussi, à 96 ans tout juste, à passer sans baver sur mes lèvres parcheminées mon rouge passion, celui qui ne transfère pas - ce n'est pas à 98 ans que l'homme va abandonner ses principes.
Mais si la gangrène orthographique a poursuivi son oeuvre, je serai sans aucun doute la honte et la risée d'une descendance au sarcasme transmis dans les gènes, qui me moquera ouvertement en s'échangeant comme une bonne blague, mes cartes postales et autres écrits personnels.
Pauvre de moi.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 14 février 2008 dans St Denis en Val

j'ai commencé à remplir ma valise, mentalement.

Cat m'a dit que, au retour, c'était simple : il suffit d'y entasser tout ce que j'ai éparpillé dans la chambre. Dit comme ça, en effet, ça parait facile. Mais je ne suis pas dupe : j'ai beau y penser le plus fort possible maintenant, je sais que le morceau de Comté qui patiente dans le frigo a de grandes chances d'y rester.

Et j'ai appris que j'avais oublié des livres à Paris.

J'ai commencé à remplir ma valise, mentalement.

Tout à l'heure, dans l'obscurité de la salle de cinéma, entre deux gorges tranchées et deux chansons, j'ai visualisé ces 20kg disponibles ainsi que mes affaires, en tas. Rentrera ? Rentrera pas ? Je sais que ce n'est pas seulement du papier, du tissu, du verre que j'ai à remporter chez moi. Mais aussi tous ces souvenirs que ces trois semaines françaises m'ont permis d'accumuler.

Les souvenirs ne pèsent rien, dans ma valise. Dans ma mémoire, si. Mais je crois que, de cela, à l'aéroport, ils ne se soucient pas.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 7 février 2008 dans Aux Chatelets


Te souviens-tu de ce jour d'été que nous avions passé à Jiyugaoca ? Avant d'aller plonger nos cuillères dans ces desserts aux couleurs typiquement japonaises -vert macha, noir sésame, blanc dangos- nous avions écumé les rayons de "4 saisons" et enduré les comptines françaises diffusées en boucle.
Ensemble à Tokyo, on souriait de ce que nous avions baptisé "la France bleu-bleuet". On avait parfois envie d'y croire, à la représentation que les petites boutiques nous offraient de notre pays d'origine. Cette France blanche-beige-grise où la vie se résumait à enfiler un tablier brodé, cuisiner des biscuits parfumés dans des moules variés avant de s'installer à un bureau propret et bien équipé en papeterie idéale pour écrire quelques maximes sur du papier décoré... Tout en fredonnant quelques mélodies naïves.
Nous étions bien placées, pourtant, pour ne pas reconnaître notre pays dans ces clichés fantasmés... Mais, parfois, c'était tentant de s'y laisser aller.
Ces jours chez toi ont été ma transition. C'était à nouveau votre roulotte -les livres, les thés, les crayons sur ton bureau, les ordinateurs. A Tokyo ou en France, j'y suis toujours chez moi, sur un coussin à ras du sol, je m'y retrouve.

Depuis, j'ai repris des trains. Je n'ai plus compté les kilomètres. J'ai alterné les cuisines -une salade de graines germées à Paris, de la daurade à Nyons, de la côte de boeuf en Normandie. Les lumières -soleil, pluie, gris, bleu, vent. Les ambiances colorées.
Et j'en ai eu la confirmation dans chaque appartement, dans chaque café, dans chaque maison : la France n'est pas "bleu bleuet", elle est "Marie-Claire idées". La France n'est pas un camaïeu de beiges et de caractères dociles. Elle est toute en couleurs et en contrastes et en personnalités fortes.

Et, entre ces deux versions -sage ou folle- je découvre que je n'ai pas de préférence.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 7 février 2008 dans Rue Meyrueis

cela fait maintenant quatre jours que sur ton idée, à peine réveillée, je pars marcher.
J'en suis tellement convaincue - et d'ailleurs, cette suggestion m'est apparue si évidente que je suis étonnée de ne pas y avoir pensé moi-même-, j'en suis d'autant plus convaincue donc, que l'échec m'a frôlée.
Ce lundi inaugural, il faisait un temps de chien. La nuit qui fuit doucement quand j'ouvre d'habitude les volets dans la hantise de me rendormir sur pied si l'état diurne ne se fait pas vite sentir, était encore bien accrochée au ciel, décidée à prolonger inexplicablement son temps de présence, malgré l'absence totale de bis. Les toits luisaient - bruine ou pluie, on ne savait pas puisqu'il faisait quasi noir.
Il a fallu réveiller la maisonnée dans le speed que tu connais, habiller, coiffer, zipper les blousons et vérifier les cartables. Impossible d'atteindre la table du petit déj.
L'ordi a refusé de me rendre mon ipod, prétextant une charge inachevée, ce qui était faux, et des téléchargement en cours (également faux), le tout dans une communication horripilante au ralenti : trente secondes pour parvenir sur l'icône et encore trente secondes pour fermer le logiciel (enfin, tenter, car ça n'a pas marché non plus, évidemment).
M'étant, de guerre lasse, approprié l'ipod de l'homme, abandonné sur la commode -l'ipod-, je me rends compte, dans la rue, donc un peu tard, qu'il ne contient que du métal-punck allemand et des groupes de rock des années 80. Ou, au choix, des podcasts scientifiques.
Fatalement, j'ai commencé ma journée, pourtant endormie, avec déjà une forte envie de taper.

J'ai enquillé la rue qui est parallèle à la nôtre, pour comprendre d'où surgissent les arbres que je vois à ma fenêtre. Ai prolongé le long du boulevard Clémenceau, longeant le parc. J'ai tourné, reluqué des maisons cossues, des immeubles modernes, des pierres fraîchement brossées, remonté l'avenue, tout en haut, jusqu'en haut, au moment où Nicolas Demorand attaquait la fiche technique de l'engin volant de James Bond (pourquoi il portait un casque, pourquoi l'engin propulseur ne marche en vrai, que pour un vol de vingt secondes). J'ai tourné et suis redescendue de l'autre côté, et j'ai admiré les Arceaux.
J'ai constaté qu'il était plus que temps de rentrer si je voulais commencer à travailler. J'ai coupé par une micro ruelle dont j'aurais pu, des deux bras, effleurer les murs du bout des doigts. J'ai rattrappé le boulevard, rallongé d'une chanson le temps imparti qui s'était écoulé.

Et je suis rentrée, il était dix heures moins le quart, me faire un bon thé.

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