Nos Jeudis

Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 29 novembre 2007 dans Rue Meyrueis


j'ai décacheté la lettre et ouvert le sachet.
L'appartement est endormi, je suis la seule à être éveillée.
Billie Holiday égrenne des chansons d'amours qui finissent mal.
Le temps s'est arrêté.

Elle chante bien Billie, mais entre nous, elle exagère.

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Chère Ga,

Par gwen le mardi 27 novembre 2007 dans Otsuka

Que penses-tu de mon manteau ?
ça m'a pris 5 minutes 30 de l'acheter. Je l'ai aperçu dans une boutique du Lumine Est que j'étais en train de traverser pour aller prendre mon train. Il m'a semblé pas mal. Je l'ai enfilé, me suis contorsionnée devant la glace et, comme tu t'en doutes, le plus long a été que la vendeuse l'emballe.
On ne peut pas appeler ça une séance de shopping. Pas non plus un coup de coeur. C'est juste un manteau dont les manches ne sont pas trop ballons, qui n'a de fronces nulle part ailleurs, qui ne sous-entend ni les talons hauts ni les ongles manucurés des vraies filles, dont les proportions me permettront de porter un pull en laine, un peu épais, bien chaud -de ceux qui, ici, n'existent pas.
Il semblerait que toutes ces qualités ne soient pas appréciées par moi seule. En effet, j'ai croisé mon manteau sur trois filles en l'espace d'une semaine.
La dernière fois que ça m'est arrivé, j'avais 14 ans et j'avais aux pieds des Americanas, ces baskets à trois bandes que tout le monde portait avant moi et que j'avais voulues précisément pour cette raison.

Dis-moi, c'est quoi le contraire d'une icône de la mode ???

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 22 novembre 2007 dans Otsuka

Si nous étions des ours, c'est l'époque où nous mangerions des feuilles et irions nous allonger au fond d'une grotte sans plus nous soucier du CAC 40.

Mais des ours, nous ne sommes pas des ours...
Aussi nous nous contentons de bailler un peu plus souvent et de retarder au maximum le moment de quitter la chaleur de notre lit.
A Tokyo, pour m'éveiller dans la pénombre, je sais qu'il faut régler mon réveil à 5H45.
Alors, j'aurais pu m'apercevoir dès que j'ai ouvert les yeux que ce n'était pas normal que le soleil brille déjà, que le ciel soit si bleu...
Pourtant, ce n'est qu'à 7H30 que j'ai réalisé que j'aurais dû, à cette heure-là, être dans un train et pas chez moi à boire du thé en pyjama.
Il y a des jours où j'aimerais être un ours.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 22 novembre 2007 dans Rue Meyrueis

photo3191km les séparent et elles boivent du thé, font des gâteaux, exactement le même jour que toi, exactement le même jour que moi. Je fais des rêves totalement surréalistes (mais n'est-ce pas le propre des rêves?), et je ne m'étonne plus alors de la réalité qui se met à friser. Peut être que je dors encore. Je ne vois pas pourquoi un de ces jours, je ne me réveillerais pas en étant Stéphanie qui écrit à Mav (ou l'inverse).
Cette nuit, j'ai vu dans mon sommeil des gueules de poissons, qui s'ouvraient, se fermaient désespérément, comme celles des carpes des jardins japonais, mais en énorme. Impressionnant.
L'hiver est doux, le jour est tout petit, le vent chaud me pousse dans le dos. dommage que je ne sois plus à vélo.
Je n'aime pas (encore?) cette ville.
J'ai (toujours) du mal avec mes concitoyens.
Garance a lancé aujourd'hui son premier vrai gros mot : "sarkozy p...!", sans doute rapporté de l'école.
J'ai un subit accès de mélancolie qu'est venue raviver la couleur de tes ongles, si caractéristique.
Je me sens loin de chez moi. Tu me manques.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 15 novembre 2007 dans Otsuka


j'ai encore acheté un meuble à tiroirs à Shimokitazawa.
Toi, c'est les paniers. Moi, les boîtes. Avec ou sans tiroirs.
Je ne suis pourtant pas très conservatrice. Alors j'ai plus de boîtes et de tiroirs que de choses à y ranger.
Parfois, je regarde autour de moi. Et je pense alors voilà. C'est donc ma vie. Et elle tient ici.
ça n'est pas tout à fait vrai. Il s'agit seulement de ma vie japonaise. Deux ans dans 26 m2.
Parfois, je pense au grenier français. A ces affaires qui y dorment. Je tente de les recenser.
Ma vie est en papier et rien d'autre : livres, lettres, photos. Une vie de boîtes et de tiroirs.
Et, ici comme là-bas, les livres, les lettres, les photos ont, pour une bonne part, appartenu à d'autres avant d'être à moi.
Je n'ai pas encore réussi à décider : tout ce papier est-il indispensable ou bien superflu ?
Dis-moi, combien de temps, d'après toi, peut-on vivre sa vie sans sa vie ?

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 15 novembre 2007 dans Rue Meyrueis


je voudrais écrire, mais je n'arrive pas à m'y résoudre. Le soleil chauffe et le banc épouse tellement bien mon dos qu'il me suffirait de fermer les paupières pour entamer une sieste.
Le soleil de novembre qui réveille mon cerveau reptilien, en théorie en sommeil depuis peu pour 6 longs mois, c'est inespéré. C'est mérité.
Je songe aux quatre mètres cube de cartons siglés du bébé chat et de sa mère, arrivés hier. Où va-t-on bien pouvoir les vider ? Je suis venue à bout d'un premier, ce matin, dans la salle de bain. Trier tous les médocs, les baumes, les serviettes et les brosses. Je réalise que je me suis débarrassée aujourd'hui seulement de toutes ces choses qui étaient d'actualité il y a exactement deux ans (fluor pour jeune enfant, vernis couleur dragée, désinfectant à présent périmé, onguent lissant pour les cheveux -comment ai-je pu en avoir besoin, ça m'échappe), et qui occupaient par défaut - par flemme-, l'armoire à pharmacie. Il aura fallu attendre l'arrivée de nos affaires les plus récentes pour jeter les reliquats de notre vie d'avant.
Sur un des bancs voisins, des types rient et parlent fort, une bière à la main. La fontaine couvre ce qu'ils disent.
Il y a le ciel bleu, les feuilles jaunes (savais-tu qu'ici aussi il y a des ginkos?), l'odeur de la saison accrochée sur le bois des bancs et le ciment des marches.
Un pigeon devant le bassin s'assoupit en gonflant ses plumes.
Un coup d'oeil à ma montre.
J'ai le temps, je peux m'assoupir aussi.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 8 novembre 2007 dans Otsuka


La théière était pleine et l'eau avait un goût de figue. Les Beatles chantaient un peu fort. De l'encens se consumait. Un baton nommé "imagination". C'était le milieu de l'après-midi et je rangeais ma bibliothèque.
Comme nous l'avions fait ensemble, ce jour-là, dans la minuscule galerie-photo-café de Yanaka, j'inventais un lieu où je pourrais partager ce genre d'ambiance. Un endroit où je servirais des muffins au kabocha en automne, du soychai fumant dans de jolis bols. Où, sur les murs, tes dessins, les collages de Géraldine, les photos d'E., mes polaroids se cotoieraient dans un savant désordre. Où Bach succèderait à Syd Matters.
Mais j'ai repensé à tous ces moments de mon adolescence. Où mon seul désir était de pouvoir tourner quelques pages suplémentaires. Du livre que je lisais, du cahier dans lequel j'écrivais. Sans avoir à répondre aux exigences d'une famille pourtant si peu exigeante. Tous ces moments où, sans le savoir, je rêvais de la vie que je mène aujourd'hui. Où je rêvais de ce que Virginia Woolf appelle "une chambre à soi".
Alors, finalement, maintenant que je vis ce rêve non formulé, il serait dommage de tout gâcher avec des conversations subies, des week ends passés le nez dans la compta, une commande de muffins qui m'empêcherait de finir mon livre...
C'est pourquoi je me contente si bien de cuisiner pour mes amis et de leur graver un disque quand ils ont aimé la bande son du pique-nique.
Très chère Ga, c'est à nouveau la saison de mon cake yuzu-pavot, quand viens-tu en manger une tranche ?

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 8 novembre 2007 dans Rue Meyrueis

ca a été plus fort que moi. Je t'entendais rire d'ici, et même taper tes cuisses d'incrédulité, et pourtant j'ai foncé. Un peu comme quand j'engloutis des sucreries après dix jours de diète, que ma main parait hors contrôle et que ma bouche est de connivence, comme dans les rêves angoissants où je veux crier et que ma voix n'est plus là. J'ai ouvert le tiroir, attrappé les bouts ronds de plastique, sans quitter des yeux mon objectif, enfilé mes doigts dans les oeillets, calé mon annulaire sur la virgule ergonomique. Je me disais "non", et mon bras faisait "oui".
Je me suis encore retaillé la frange. A coups francs et irréguliers, sur cheveux secs, en 10mn j'ai maculé le lavabo de millier de petits poils courts, éparpillé sur mes yeux la ligne droite tracée de main experte il y a 10 jours par la coiffeuse rondouillette du salon Unik (qui s'est sentie obligée d'agrémenter le silence d'une remarque de professionelle en rallongeant de son accent chaque mot de la sentence :"ça fait du bieng de les couper, ça faisait longgtemps, nong?" Tu saurais, si tu m'avais eue comme cliente -avant que nous ne devenions des vraies copines, s'entend- que je ne suis pas du genre contrariant, surtout lorsqu'il s'agit d'articuler quelque chose de pas complètement à côté du sujet lors d'une conversation d'apparat, au milieu des souffleries de sèches cheveux et de la radio populaire. "oui" j'ai dit, alors que soyons honnête, trois mois c'est pas la mer à boire, pour un cheveux).
L'histoire de ma vie est jalonnée tu le sais, de cet état de manque qui toujours a le dernier mot. Je veux une frange courte, je veux voir mes sourcils, je veux cette sensation d'avoir le visage tendu par une barre de cheveux riquiqui. Je veux cette chose si jolie sur un visage exangue, et qui sur moi, perd de sa superbe.
Alors bon, c'est évidemment un travail de cochon, j'ai le front en dents de scie, les tempes abandonnées ni-faites-ni-à-faire parce que mon courage m'a lâchée au moment où j'hésitais entre playmobil et bonnet de bain. Du coup je secoue vigoureusement ma tignasse de temps en temps, pour ébouriffer un maximum des cheveux dont le but dans la vie est de rester plats et lisses quelques soient les traitements et la volonté de la tête où ils logent.
Je ne suis pas mécontente à vrai dire ; avec un effet froissé ça aurait même de l'allure. Si ce n'est que j'ai subitement l'air d'avoir attrappé un Gilles de La Tourette.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 1 novembre 2007 dans Otsuka


Quand il est monté dans le métro déjà bondé, j'ai aussitôt reconnu ce parfum sucré, ce parfum masculin particulier que j'ai porté à une période de ma vie. Et mon coeur, de surprise, a battu plus vite.
Ce n'est pas seulement sur ma fatigue que mes yeux se sont clos mais sur toutes les bribes de ces deux années, tous les souvenirs qui, emprisonnés dans cette fragance, me sont revenus en vrac et à l'improviste.
Les flacons de parfum récèlent bien plus qu'une simple odeur. Ils portent en eux notre vie intime, la couleur d'un rouge à lèvres choisie à deux, une main qui s'attarde dans nos cheveux, nos attentes, nos espoirs, le son de nos rires, la longueur d'un jour d'absence...
Je l'ai regardé, cet homme qui portait Minotaure de Paloma Picasso. Je me suis demandée s'il avait dans sa vie une femme qui, certains matins, sortait de la salle de bain en lui disant : "j'ai mis de ton parfum, j'aime bien de temps en temps. C'est comme passer la journée avec toi."

Nous avions rendez-vous à Azabujuban. Il m'a dit qu'il ne prenait jamais les transports en commun. Et moi, j'ai pensé qu'il serait dommage de se priver de ces jolies surprises qu'offre parfois la proximité du métro.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 1 novembre 2007 dans Avenue de France

Mon Dood m'a donné son blouson de mer, le même que celui qu'il portait quand il était matelot sur le Clémenceau. Sauf que celui-ci, c'est Oncle Régis qui l'a fait, quand il avait encore son usine. Benoît avait douze ans. Il a grandi et aujourd'hui, c'est à moi qu'il va comme un gant.
Je remonte le zip jusqu'au menton. Doux son col, chaude sa doublure ; tissus déperlant, résistant, enveloppant. Je suis parfaitement à l'aise, étrangement, je me sens libre, seule sous la pluie fine, accoutrée ainsi.
J'ai la carrure d'un garconnet préadolescent, l'allure aussi peut être. Sauf que sous ma capuche, il y a une fille de 33 ans.

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