J'assortis un collier, une broche, ou une bague, à ma teinte du jour. Parfois un foulard. Mon nom est Romy.
Je ne sors jamais sans avoir maquillé mes yeux d'un fard poudré jusqu'aux sourcils, comme avant d'entrer en scène ; quand le courage et le temps me font défaut, je cache mes yeux fatigués derrière mes verres noirs qui de toutes façons, ne me quittent jamais. Dehors la lumière est trop forte.
J'arpente le sol d'un pas allongé, avide de marcher, pressée d'arriver, soucieuse d'éviter les crachats. Je suis aveugle et sourde aux battements de la ville, j'ignore son goût.
J'attrape mes enfants à la sortie de l'école, tête baissée, ne pas croiser de regards, oublier la laideur. Je les presse goulûment contre moi, mêle un instant leur odeurs à la mienne, fondant leurs effluves biscuitées à mon parfum ; les accroche à moi pour qu'elles m'emboîtent le pas, vite. Vite, traverser les rues, se taire, mains jointes les unes aux autres, sans voir la crasse, la foule, se fermer aux bruits, vite, ignorer les voix trop fortes, les manières trop lourdes, les lycéens en grappe, les bras qui cognent, les rires qui grasseyent.
J'ai la tête enfoncée dans le col de mon pardessus, le regard lointain, je souris lentement si on m'adresse la parole ; je surprends dans la glace une lassitude qui affleure, un air hautain, ennuyé, et assumé. Je soupire dans le tramway, patiente immobile dans la queue de la supérette. J'attends le mot "coupez!".
Chère Gwen, désormais, définitivement, je suis une diva.

Chère Gwen,
Par Madame Gâ le vendredi 26 octobre 2007 dans Rue Meyrueis
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 25 octobre 2007 dans Otsuka
Nous sommes allés manger au tournant de Jimbocho et c'est dommage : mes sushis préférés -les transparents avec la feuille de shiso qu'on devine en-dessous- sont apparus alors que je n'avais plus faim.
Nous avons parlé de voitures brûlées, de quartiers bobos, de la vie à deux. Il est confiant et moi aussi.
J'ai pris des photos de nous en terrasse du Doutor. Je me souviens du premier jour où je l'ai vu.
J'aurai bientôt à me souvenir du dernier jour où je le verrai. Je ne veux pas encore y penser.
Je suis ensuite allée chez les petites dames où j'ai choisi une carte pour toi. Sur un banc, dans la rue, je l'ai écrite, l'as-tu reçue ?
A la librairie de l'angle, je me suis penchée sur les caisses. M'emparant de cet exemplaire des Poésies de Rimbaud, j'ai eu, l'espace d'un instant, l'illusion que je pouvais choisir, que j'étais dans une librairie française. Et me souvenir que non, bien sûr que non, a été assez douloureux.

Je l'ai acheté, ce volume de poésie. Je n'ai jamais beaucoup lu Rimbaud. Et puis, maintenant, j'ai une traduction du Bateau ivre.
Sur la route du retour, je me suis arrêtée à un dernier étalage. La version japonaise du Magasin Zinzin de Frédéric Clément me parait encore plus précieuse.

La posséder ne me console pas de tout. Mais.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 18 octobre 2007 dans Otsuka

nous avions chacune pris notre appareil photo et nous étions allées marcher. Au cimetière, je lui avais demandé de s'asseoir sur une tombe et de paraître éplorée.
Ensuite, nous avions parcouru ensemble les allées en parlant de la mort. On dit souvent qu'ils se répètent dans les familles. Elle disait que c'était le suicide de leur père qui avait sans doute rassemblé ses parents.
Sa pose avait été convaincante et j'avais décidé de tirer ce négatif.
Dans l'obscurité du labo, je n'avais d'abord rien vu. Mais, sortant vérifier ma bande d'essai à la lumière, j'avais réalisé que le nom gravé sur la tombe pouvait apparaître. J'avais alors forcé les contrastes.
Nous n'avions remarqué ni l'une ni l'autre qu'elle s'était spontanément assise sur une tombe dont la morte qui avait quarante ans, portait le même prénom qu'elle.
Elle avait été aussi horrifiée par ce hasard que j'en avais été fascinée.
Je repense toujours à elle lorsque je découvre, sur mes photos, des détails qui m'avaient échappé lors de la prise de vue.
Je me demande si elle va bien. Je ne veux pas l'imaginer autrement qu'en vie.
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Chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 18 octobre 2007 dans Rue Meyrueis
Je suis comme un poisson dans l'eau ,littéralement, quand je travaille à mon bureau. Devant moi, à travers la vitre, des bouts de toits, un bout de ciel, une boîte pleine de fenêtres.
Enfin si je travaillais vraiment je n'en verrais rien. Mais cette grosse boite m'attire l'oeil. J'y observe la dame en jaune qui chaque matin étend son lit jaune à la fenêtre vers 10h. Parfois elle téléphone en même temps ; toujours elle regarde à droite, puis à gauche, comme si elle allait traverser la rue située à quelques cinq étages de là ; un matin, elle chantait, je l'ai compris au temps suspendu entre deux mouvement de bouche.
Et moi, je baille et j'observe, je tourne vaguement la tête pour noyer le poisson des fois qu'elle m'aurait elle aussi, repérée.
Le matin, je consulte mes mails en buvant mon thé ; à 10h j'y suis encore, ou bien je griffonne un carnet, mais je tâche de ne pas louper le moment où elle apparait ; c'est tout de même fugace.

Tu vois, c'est à ces petits détails que je le sens : petit à petit l'oiseau fait son nid.
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Si chère Gwen,
Par Madame Gâ le jeudi 11 octobre 2007 dans Rue Meyrueis
j'ai lu aux nouvelles ce matin que Justine avait chancelé et s'était répandue en fâcheux accident. ( J'ai vu les flaques, senti le désarroi, l'envie d'une tasse fumante.)
Ce soir ma théière s'est échappée de mes mains et a résonné dans l'évier. Je lui disais en l'astiquant, "Toi ma belle tu vas aller voir le lave vaisselle un de ces jours" ; je la lave toujours à la main, elles comme ses paires, car je crois au mythe de la bonne pipe bien culottée rapporté aux théières. Mais cette fois la coupe était pleine, la faience était trop brune, et mes mains fatiguées. C'est là qu'elle s'est débattue.
Mille morceaux coupants dans l'évier, mille morceaux et l'anse intacte.
Mille morceaux éclatés, et plus de thé.

Le pire, qui me tracasse tout de même : moi je ne l'avais même pas baptisée.
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Chère Ga,
Par gwen le mercredi 10 octobre 2007 dans Otsuka
quel est le signe, en France, qui indique à coup sûr qu'on est de plain pied en automne ???
Le changement d'heure, non ?
L'heure d'hiver à laquelle on accompagne les enfants à l'école dans un jour à peine levé.
Annonciatrice des jours gris et humides où il fait bon manger des marrons et commencer à penser aux cadeaux de Noël...
A Tokyo, on ne change pas d'heure, non. Et l'automne, l'hiver, sont les saisons du bleu absolu, du ciel sans tache dans lequel les feuilles d'or des ginkos brillent comme des lingots.
Dans la douceur de l'air qui perdure, on reconnait l'arrivée de l'automne au retour des yakimos achetées au cul du camion, au déferlement des pâtisseries au marron, à l'écharpe en étoffe dans laquelle il est bon de s'enrouler à la tombée de la nuit...
Mais ce ne sont que des signes avant coureurs et j'ai saisi, tout à l'heure, l'instant absolu du changement de saison.
Ils étaient deux. En chemisette bleue. Tu sais comment ils travaillent ici : en silence et rapidement.
Aussi, j'aurais très bien pu les manquer.
En dix minutes, l'été s'est définitivement achevé : les boissons du distributeur en bas de chez moi sont, à présent, chaudes.
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Chère Ga,
Par gwen le jeudi 4 octobre 2007 dans Otsuka
Tu sais à quel point, ici, les rues sont propres. Tu sais que, si on y tenait, on pourrait pique-niquer par terre, dans le train, entre les pieds des passagers.

Aussi, ce matin-là, quand, descendant l'escalier de la gare de Takadanobaba, j'ai vu un coton-tige sur le sol, je me suis dit qu'il allait peut-être se passer de drôles de choses dans la journée.
Et puis non, finalement, les heures ont passé comme à l'accoutumée. Et j'ai oublié ce détail discordant.
Vers quinze heures, cependant, il m'est revenu à l'esprit, lorsque j'ai vu cette fille. Ce n'était pas de la voir porter un bonnet qui était étonnant, même si la température ambiante frôlait les 26°.
Mais, au pompon de laine, était fixée une voilette.
Le soir, alors que j'étais à nouveau dans le train et que, sur la banquette en face de moi, voyageaient deux sumos, j'ai dû admettre que, en somme, je venais de vivre une journée très ordinaire.
Une journée très ordinaire à Tokyo.

