Nos Jeudis

Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 27 septembre 2007 dans Rue Meyrueis


salon
Je comptais bien cette semaine continuer la visite et te montrer le salon ; blanc, fermé d'une large baie, prolongé d'un balcon.
Seulement voilà, il n'est pas en état...
J'aurais préféré dire "voici mon bureau d'où je tapote mon clavier et gribouille mes carnets, tu vois il est beau et net, ca donne envie de s'y asseoir".
Mais il est garni de petit bazar : petite boite, petits carnets, petits post it, petits tas que je repousse mollement quand je m'asseois. Petits car je reste vigilante ; "ne pas se faire déborder", j'ai décidé. Tabula rasa, jetons tout, vivons dans rien. Sauf qu'il n'y a que moi que ça enthousiasme.
Alors donc voici une pièce pas mauvaise, elle y met du sien ; elle est grande et claire, avec juste ce qu'il faut de décroché dans les murs pour avoir du charme. Mais quelle ambiance ! Au milieu du mur de droite, une grande commode façon aîeule, bois foncé et plateau de marbre. Dessus, la mini chaine (installée hier pour cause d'ordi muet). A côté de la baie vitrée, mon bureau donc - des fils partout, des doubles prises. Et autour, le marasme, des coussins, des jouets qui trainent, un sèche linge en plastique blanc, des cartons éventrés ni à vider (qui ne contiennent rien de bien intéressant : dessins, bougeoirs, photophores, coupelles et autres babioles, cadres et photos qui ne sont plus d'actualités - pas assez vieilles non plus pour provoquer un regain d'intérêt à leur endroit), ni à jeter. J'aurais aimé te montrer nos jolies plantes vertes qui égaient le tout et dansent au soleil, mais elles font la tête et la fougère commence à flétrir.

Le vent éparpille les mégots du cendrier et soulève le brise-vue du balcon.

Non, décidément rien n'est en ordre, et d'ailleurs j'ai bien besoin d'une coupe de cheveux.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 27 septembre 2007 dans Otsuka


c'était joli, au Canal Café, lorsque la lumière rasante du soleil de quatre heures s'est posée sur les verres.
ça n'a pas duré longtemps.
Quatre heures est une heure tranquille à Tokyo.
Les trottoirs ne sont pas trop peuplés. Le courant d'air est juste bienfaisant. La lumière est douce. Et l'eau du canal a des reflets macha.
Tu connais leur souci du détail : la serveuse est venue à cinq reprises pour ajuster les plis de la nappe de la table des mariés.
Quatre heures est une heure où tant de choses encore sont possibles.
Mes voisins ont bu une Heineken. En partant, ils étaient un peu rouges.
Ma voisine a mangé un gâteau à la texture curieuse. C'était un peu difficile. Alors, elle a tout mis en bouche. D'un coup.
J'ai regardé le ballet des grues dans le ciel. Elles ressemblaient à des girafes indolentes. J'avais du mal à croire que cette chorégraphie résultait d'un vrai travail de construction, en bas, au sol.
Je pensais aux jours à venir, aux sakuras qui, bientôt, perdraient leurs feuilles, aux chaussures à lacets, aux bras couverts de manches.
L'automne sait aussi nous réserver de belles surprises.
Le vent a tourné les pages de mon journal.
A la date de vendredi, il y a deux kanjis : 天国
Ils signifient "paradis".

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 20 septembre 2007 dans Rue Meyrueis


robe
Quand tu entres chez nous, passé le hall d’entrée au papier peint moutarde vieillie, et au carrelage de marbre beige, notre chambre est au fond à droite.

Des petits tas s’y disputent pour empêcher toute circulation : des vêtements, des chaussures, des paniers, des valises ; des cartons en phase d’abandon (qui ne contiennent rien de bien intéressant : des rideaux qu’on ne mettra pas, des livres qu’on a déjà lus, de vieux dessins, des radios du genou) ; une table pleine de fils et de technologie ; un petit banc, qui déborde de paperasses, de carnets, de courrier, de gadgets, de figurines.

Il y a un placard dans le mur face à la fenêtre, assez grand pour contenir tous nos vêtements, le linge de lit, et laisser encore une place pour nos valises d’octobre.
C’est là que je m’habille, face aux doubles portes ouvertes, face au miroir intérieur.
La première fois que je m‘y suis vue, je ne me suis pas reconnue ; j’avais beau scruter, je ne voyais pas d’où cela pouvait venir. La lumière du matin, une attitude flatteuse, un teint frais? Je me suis félicitée, convaincue sur le champ que mon état d’esprit devait être des mieux disposé pour me montrer ainsi la personne que j’étais vraiment, fine, gracile, svelte, presque longiligne. Soudainement gonflée d’orgueil et de gratitude envers cette humeur qui me faisait tomber les écailles des yeux, j’aurais pu sur le champ tenir un discours fort argumenté à la première donzelle venue rêvant de liposuccion , dont je te passe les détails, mais qui en gros se finissait par : « bien dans sa tête, bien dans sa peau, telles sont les deux mamelles de l’estime de soi qui vous ouvrent enfin les yeux sur votre réelle apparence physique. » Fière de mon topo et de ce chemin parcouru, de la victoire sur ma dysmorphie galopante enfin terrassée, j’ai enfilé une petite robe qui, comment ne m’en suis-je jamais rendue compte, me fait un tout petit derrière.

L’affaire m’a occupé l’esprit, mine de rien. Je repensais à ces moments de tourments à propos d’une silhouette qui, somme toute, n’avait pas à rougir de ses contours. Je me sentais invincible et mûre, enfin, pour une vie d’insouciance diététique. Et cependant, méfiante.
J’ai commencé à avoir des doutes en enfilant une jupe familière ; mais préférant repousser une vérification que je sentais déjà défavorable, j’ai attendu jusqu’au surlendemain. Ce matin là, j’ai ouvert le placard et j’ai regardé, scruté, longuement et attentivement, sous toutes les coutures, pour trouver la faille. Et je l’ai vue. La supercherie m’a sauté aux mirettes. Le miroir du placard de la chambre est voilé. C’est très net si on bouge lentement de haut en bas, ce qui je te l’accorde, n’est pas si fréquent quand on s‘habille.
Le miroir du placard de la chambre au fond à gauche de notre appartement est un miroir amincissant.

Mais ne va pas croire que je ne sais pas profiter de la situation : tous les matins je me regarde et fais comme si je ne savais pas.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 20 septembre 2007 dans Otsuka


C'était la deuxième fois de la journée que j'étais à Kabukicho. Je me laissais tranquillement porter par la foule vers mon rendez-vous de six heures. Et je ne pensais à rien en particulier.
Au feu, j'ai levé la tête vers le ciel qui s'obscurcissait.
Ce n'était plus qu'une immensité anthracite que les néons taguaient.
Je n'ai pas traversé du premier coup : je regardais autour de moi.
J'avais, soudain, envie de tout partager : le gris à l'infini, les trains pressés dans le soir, les gens qui s'entrecroisaient joyeusement, la largeur de l'avenue, les lumières clignotantes... et, surtout, surtout, mon sentiment d'être bien dans cette ville, dans cette vie.
J'ai pensé à toi dont je n'ai toujours pas l'adresse -alors je ne la ferme pas, l'enveloppe de cette lettre que j'ai recommencé à t'écrire...
J'ai pensé à toi et tu me manques tellement.

Et sur le trottoir, là, je me suis, finalement, laissée guider de l'autre côté de l'avenue par le flot humain.
Je suis arrivée à l'heure à mon rendez-vous.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 13 septembre 2007 dans Rue Meyrueis

J’ai lu un livre il y a longtemps qui s’appelait Je pense à toi tous les jours ; il racontait le quotidien d’une nana, entre son boulot et ses aspirations. Je m’y étais largement reconnue, surtout dans les passages où elle déplorait un sentiment récurrent d’insatisfaction chronique : « Quand je suis au bureau, je pense à tout ce que je pourrais faire si j’étais chez moi, mais quand je suis chez moi, je n’y fais rien de ce que je m’étais imaginé. » En substance.
Ce soir nous dînons à la plage. Nous avons délaissé l’appart en friche et ses cartons hostiles, l’eau toujours pas chauffée, le téléphone sans tonalité, l’ordi sans connection, la cuisine sans chaises, le salon sans confort.
Je me souviens que tu m’avais souhaité que notre emménagement dans la Grande Ville, dans l’impatience capricieuse qui fut la mienne, m’ait appris l’attente et la modération.
Je suis à la plage et je ne suis pas pressée de tout mettre en ordre tout-de-suite-maintenant. La plage est quasi déserte, les vagues prennent leur temps, le soleil chauffe encore un peu. De ce livre ressurgi de loin, ne me parle aujourd’hui que le titre.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 13 septembre 2007 dans Otsuka

Au moment où les perles se sont répandues sur le sol, j'ai pensé à toi.
J'ai stoppé l'hémorragie de mon collier avec, à l'esprit, l'image du tien, ces perles colorées bondissantes dans une rue de Tokyo.
Je sais que je vais en retrouver pendant longtemps, de ces minuscules perles transparentes qui se dissimulent dans les recoins, comme des morceaux de verre qui crissent ou qui blessent le pied des mois après, lorsqu'on se rappelle à peine ce qu'on a cassé.
Et, croyant pratiquer un garrot, j'ai serré très fort le noeud que j'ai fait à l'endroit de l'usure. M'apercevant juste après que, ce noeud que je ne saurai défaire sans ciseaux, je l'avais fait incluant un autre de mes colliers.

Il y a des moments de grand découragement. Même pour ces choses qu'on jugerait insignifiantes.

Il y a aussi cet autre jour : dimanche, jour de courrier, la lettre que je t'écris, la carte que j'ajoute, l'enveloppe que je scelle, le timbre que je colle, le mail que je t'envoie pour te demander ton adresse -pas de réponse, la guirlande d'autocollants de teckels à poils longs qui, je le sais, te fera sourire.
Puis, d'autres lettres écrites, d'autres enveloppes préparées, d'autres courriers postés... En même temps.



Que deviendra cette enveloppe qui porte seulement ton nom en plus d'un timbre ???

Il y a des moments de grand découragement. Et pas que pour des choses insignifiantes.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 6 septembre 2007 dans Avenue de France

nos derniers jours ont été parfaits. Sûrement un peu grâce au déni qui fut le mien, qui m'a permis de rester dans la légèreté facile du quotidien (et d'oublier que ce quotidien était exceptionnel et moribond). Sans aucun doute aussi grâce a tes muffins. Mais dans le train qui me ramène, je me demande si ce n'était pas un peu grossier et déplacé de nier ainsi l'évidence, et si il n'est pas apparu étrange et schizophrène, mon détachement.
Je repense à la douce nuit et au petit dej surréaliste et embrumé dans la gare, aux Beatles, aux photos-films, à la fatigue, à nos bêtises, à la ratatouille, aux photos de la danseuse.
C'était bien.
Il faudra recommencer.

Nos premiers jours sont très très moyens. Grâce sans nul doute possible à ce déménagement d'un mois qui nous conduit à la limite de la rupture nerveuse. Sans aucun doute grâce au quotidien dans notre appartement sous les combles, en pleine rénovation du toit. C'est pas comme si il faisait chaud ; les trous et autres fuites laissant passer pluie et courants d'air nous maintiennent dans une vivacité d'esprit que le jet lag aurait, sans cela, bien mis à mal. Je me demande si je n'aurais pas dû me préparer à un retour catastrophique (si je ne fais pas attention, je vais finir par devenir optimiste), qui m'aurait évité ces méchantes surprises.
J'imagine notre vie dans cette nouvelle ville, la plage, le ciel bleu, la possibilité d'un vélo, le parc en face, les rencontres.
Ca serait bien.
Il faudra rester vigilant.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 6 septembre 2007 dans Otsuka

Dans la journée, il y a eu du soleil mais aussi de la pluie et du vent. Tu sais : des bourrasques comme si quelqu'un croquait dans une tablette de Crunch et que tout s'envolait.
Quittant Kabukicho et traversant la rue, j'ai éclaté de rire : mon parapluie ne servait plus à rien, mon pantalon blanc devenait transparent à toute allure. Il faisait chaud et moite. Si quelqu'un avait sorti un gel Tahiti douche, je n'aurais pas été étonnée.
Pourtant, au deuxième étage du Lumine, ce n'était pas du Crunch que nous avions mangé mais des Mnm's. Et je m'étais fait l'effet d'une vieille dame en appelant cela des Picorettes.

Dans mon verre, il y avait des glaçons ronds et gros comme des calots. La boisson chinoise ressemblait à du Martini et j'ai pensé à toi en la sirotant. Et, malgré le degré d'alcool élevé, je suis restée aussi digne qu'une lady.
A présent que tu n'es plus là pour penser que j'ai le même âge que toi, j'ai vieilli de quelques années en une journée.

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