Nos Jeudis

Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 26 juillet 2007 dans Kamiyama

si j'étais une lady je voyagerais léger, une valisette à la main, fourrée d'une robe et d'une paire de chaussures ; j'aurais des vêtements de circonstances, confortables et souples, et un élégant chapeau, sans doute. Ma valise en carton ne me ferait pas souffler, ne me briserait pas le dos, et mon micro sac à main contiendrait malgré les apparences tout le nécessaire, papiers, argent et poudrier doré. Je sourirais béatement à la ronde dans l'avion, et ressortirais de 12 heures de vol fraîche comme la rose, à peine lasse d'avoir subi l'air pressurisé, car j'aurais plongé rapidement dans un sommeil également stylé (sans ronfler, sans gémir, sans sursauter, sans déborder de l'accoudoir, sans bouche ouverte). Mais je crois bien ne pas être une lady, et je redoute l'avion qui va me faire inévitablement tourner en bourrique, à compter et recompter les heures, celles passées, celles restantes, à tenter de me concentrer sur une activité quelconque, manger, dormir, regarder un film, sans jamais parvenir à la sérénité. J'aurai trop froid ou trop chaud, et je sentirai mon arrière train se tasser lentement d'heure en heure. Je ne sais que trop que je ne parviendrai ni à lire, ni à écrire, ni à dessiner, ni à quoi que ce soit d'autre. Et que ce temps qui d'habitude fait tellement défaut, sera de trop, indigeste et détestable. Je vais arriver à destination avec les yeux injectés, le visage bouffi et le ventre balloné, les nerfs en vrille, le corps lourd, dans un fuseau horaire déstabilisant. Pendant que toi, tu auras sans doute, sous le ciel clément, traversé la journée avec suffisamment de petits plaisirs terrestres pour t'allonger le soir venu, avec la satisfaction d'avoir bien mérité ta couette. Veinarde.

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chère Ga,

Par Madame Gâ le jeudi 26 juillet 2007 dans Otsuka


Il y avait, ce jour-là, tout le parc dans tes yeux.
Et Yoyogi enrichissait d'une nouvelle nuance le vert de ton regard.
Il y avait cette natte déroulée nonchalamment, ce pique-nique au tofu, ce soleil bienfaisant, ces heures tranquilles et ces conversations de tout et de rien, ces conversations fondatrices qui guérissent de tout et de rien.

Je suis curieuse de savoir de quelle couleur seront tes yeux dans la ville du sud.
Je sais juste que mon reflet n'y sera plus. Et je le regrette déjà.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 19 juillet 2007 dans Otsuka

Nous tazounions. Nous truffions nos dialogues de ranciérades, d'expressions inventées ou empruntées à droite à gauche, dont nous étions seuls à connaître l'origine, dont, parfois, nous étions seuls à comprendre le sens.
Qu'entendaient les autres lorsqu'il me disait "passe-moi le choge !" ???
Nous prenaient-ils au sérieux lorsque, leur proposant de la salade, nous leur disions que c'était "le balai de l'intestin" ???
Les connivences, c'est spontané et, pourtant, c'est tout un travail.

Ce soir-là, en sortant du restaurant, j'avais cette phrase en tête.
Mais elle était tellement ancrée parmi nos expressions quotidiennes que je ne retrouvais plus, soudain, d'où elle provenait, chez qui nous l'avions glanée.
A 10000 km, il ne dormait pas encore quand je me suis éveillée, il était sur l'ordinateur ami et a su me répondre tout de suite. Ah oui ! C'est vrai, c'est la grand-mère de Céline qui s'exclamait : "Je ne mangerais que ça !"


Les connivences, ça ne se décrète pas.
Mais je sais que toi aussi, lorsque tu quittes un restaurant de tofu, tu pourrais affirmer avec autant d'emphase que la grand-mère de Céline : "Je ne mangerais que ça !"

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Chère Gwen

Par Madame Gâ le jeudi 19 juillet 2007 dans Kamiyama

Nous nous sommes réunies avec notre marmaille dans la salle du haut de l'école, celle qui, malgré les ventilateurs, ne fraîchit jamais. Il faisait moite et le stress était palpable. Les enfants criaient, sautaient, couraient et se disputaient, certains même pleuraient. La chef des mamans nous a annoncé que nous avions peu de temps devant nous.
Nous avons mangé sur le mobilier à échelle enfantine ; on discute peu, on gère. J'ai distribué mes parts de gâteau, Garance s'occupe des cartes d'aurevoir. Et puis déjà on poussait les bentos à demi entamés pour les discours et les minis spectacles. Une dame a joué du violon et le calme a été saisissant. Les enfants chantaient doucement, s'accordant les uns aux autres dans un souffle parfait.
Michyio a posé sa caméra pour prendre la parole. Après c'était mon tour, mais j'étais à peine là. J'avais le ventre retourné. Michyio s'est interrompue. Elle changeait de couleur, elle plaquait sa petite serviette contre sa bouche, sa voix devenait filet ; ses yeux se plissèrent et son front s'abaissa. C'est là, que j'ai fondu en larmes.

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Chère Gwen

Par Madame Gâ le jeudi 12 juillet 2007 dans Kamiyama


trone
j'ai tout ce que je veux. Quand j'émets un désir à haute voix, quel qu'il soit, caprice, envie, ou simple spéculation sortie du fil de mes pensées, il se trouve toujours à mes côtés une personne bien avisée se donnant comme mission de me satisfaire. Et dans les délais les plus brefs.
Une sortie, un verre? C'est réservé! Faire du tofu? J'ai les ingrédients et la recette, faisons le! Une musique, un film mystérieux? Voici le titre, et d'ailleurs je t'ai gravé un CD! J'achèterais bien cet accessoire, mais où le trouver? Voici un plan, les horaires d'ouverture et un bon de réduction!
Aurais-je une aura particulière, serais-je dotée du pouvoir de persuasion? Ou bien ai-je l'air tellement perdu et malheureux que j'attire une bienveillance exagérée? Qu'importe. Je finis par croire que j'ai raison de prendre mes désirs pour des réalités.


(et qu'on peut bien demander la lune, même quand on a les étoiles.)

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Chère Ga,

Par gwen le mardi 10 juillet 2007 dans Otsuka

Elle était banalement arrivée à l'heure de son rendez-vous. Je ne l'avais jamais vue et je ne comprenais pas pourquoi, alors que j'attendais qu'elle enlève son manteau, elle me regardait avec tant d'insistance.
Me faire dévisager ainsi était un peu gênant.
Elle avait, dans les yeux, ce flou incertain et caractéristique de la mémoire qui cherche et fouille afin de retrouver où elle a déjà rencontré quelqu'un, cherche à se raccrocher à quelque chose, aux circonstances, à un parfum, à une attitude.
Quand elle me tendit son vêtement, elle me dit qu'elle avait passé la soirée de la veille en face de moi et qu'elle trouvait ça incroyable de me revoir là, dès le lendemain.
Aussitôt, elle avait appelé ses amis de la veille et j'avais entendu le début du message qu'elle enregistrait sur leur répondeur : "Vous ne devinerez jamais qui est en face de moi !"
Pour moi aussi, l'anecdote était amusante et, quelques semaines auparavant, je n'aurais pas pensé qu'elle aurait pu se produire.
Quelques semaines auparavant, nous avions participé à l'exposition de Jochen Gertz intitulée "Le cadeau" au Fresnoy. Les habitants de la métropole Lilloise étaient invités à se faire photographier. L'exposition consistait en l'alignement de tous les portraits noir et blanc, cadrés de très près, bruts, pas très arrangeants, parfois même dérangeants, du sol au plafond, accrochés très rapprochés, sur tous les murs immenses du Fresnoy.
L'ensemble était assez saisissant, impressionnant, l'accumulation de tous ces visages, de tous ces regards ne laissait pas indifférent.
A l'issue de l'exposition, nous pouvions aller retirer un portrait, cadeau qui nous était fait en échange de notre participation.
Et il était amusant de se dire que si, tous, nous accrochions les portraits qui nous avaient été offerts, c'était un peu comme si l'exposition se poursuivait, hors les murs... Nous pouvions, également, nous procurer le catalogue de l'expo qui compilait les quelques 600 visages photographiés. Moins une dizaine de clichés qui avaient été égarés. Et les nôtres étaient de ceux-là.
De cette expérience originale, il me reste, donc, le souvenir de la séance photo. Le portrait de l'inconnue rapporté à la maison. Et sa surprise à elle -qui avait vu le mien chez ses amis- son incrédulité joyeuse au moment où elle m'avait reconnue.

Mardi, j'allais te retrouver au Studio Alta et, pour une fois, je n'étais pas en retard. Dans le couloir qui sent les petits pains au chocolat, dans la gare de Shinjuku, j'observais les visages que je croisais. Attentive aux regards, je me sentais collectionneuse.
Traverser les gares de Tokyo, c'est un peu traverser les salles d'une exposition permanente.

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Chère Gwen,

Par Madame Gâ le jeudi 5 juillet 2007 dans Kamiyama

j'ai traversé le carrefour de Hachiko aux environs de 11h, après m'être faite reconnaitre mon gilet au bras. Nous sommes montées au restaurant du quatrième, nous offrir un autre point de vue, derrière les vitres qui dominent la rue. Le crabe a taché nos vêtements. Nos rires ont éclaboussé la salle toute entière.
Je sais bien qu'ici mes yeux sont différents ; qu'ils ont une nouvelle couleur. Tu me l'as expliqué, et tu m'as parlé des tiens.
Et je sais bien que le compte à rebours a commencé, et que je vais bientôt aller ranger mes billes derrière des verres vraiment fumés.

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Chère Ga,

Par gwen le jeudi 5 juillet 2007 dans Otsuka

Nous habitions dans un pays où la perspective de plusieurs heures d'un voyage en train pouvait être réjouissante.
Trois heures de déplacement sans y penser. Ne pas conduire. Ne pas choisir l'itinéraire et, à l'arrivée, pénétrer dans la gare d'une ville à un autre bout du pays. Sentir des odeurs et une ambiance différentes.
Trois heures de lecture tranquille. Ce temps que nous n'avions pas chez nous, toujours distraites par la radio, le chat, le sifflement de la bouilloire, l'heure de l'école, le temps de cuisson des légumes confits...

Nous habitions dans un pays où la réalité d'un voyage en train était toute autre.
Trois heures d'allées et venues des voyageurs. Le train qui tanguait, qui les faisait nous effleurer le genou droit à chaque passage. La porte bruyante.
Trois heures d'enfants qui couraient dans le couloir, commentaient leurs jeux d'une voix claire dont ils ne modulent jamais les décibels.
Trois heures de sonneries de téléphone et toutes ces vies qui ne nous concernaient pas, ces rendez-vous pour les semaines suivantes, ces consignes de travail. Toutes ces voix fortes qui grignotaient nos pensées, se superposaient aux mots du livre.
Nous pénétrions dans la gare de la ville à l'autre bout du pays, juste déçues de ces heures à grande vitesse qu'on avait passées à rien. Indisponibles aux parfums différents, à l'ambiance nouvelle.

Dans le pays où nous habitons, les gens ne téléphonent pas dans les trains. Ou bien, ils mettent une main devant leur bouche, étouffent le son de leur voix.
Ici, les téléphones sont des claviers et tous sont musiciens.
Ici, lorsque les téléphones sont bruyants, c'est qu'ils transportent avec eux leurs multiples stripes à grelots, même les téléphones des plus sérieux des hommes en cravate.
Cadeaux anecdotiques ou souvenirs d'êtres chers, la musique de ces petites cloches dit : "je suis là" à la main qui cherche l'ustensile au fond du sac.
Mais dit aussi, autant de fois : "tu n'es pas seul, écoute, je pense à toi, je pense à toi, penses-tu à moi ?"

                                          

Je ne suis pas seule dans les trains.
Et, à vélo, je l'entends ce grelot qui, lorsque je franchis les trottoirs, murmure joyeusement sa chanson : "take care, lady cycle, take care !"

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